Jazz Bonus : J. Peter Schwalm & Arve Henriksen - Neuzeit

Sorti vendredi dernier chez RareNoise Records, “Neuzeit” de J. Peter Schwalm & Arve Henriksen, n'est pas seulement un commentaire sonore sur cette époque instable, mais un produit de cette époque.

Jazz Bonus : J. Peter Schwalm & Arve Henriksen - Neuzeit
J. Peter Schwalm & Arve Henriksen, © Anja Jahn

La façon dont nous définissons la période dans laquelle nous vivons dépend entièrement du cadre que nous choisissons pour la voir. À une certaine échelle de temps, nous sommes à peine installés dans le 21ème siècle ; si nous faisons un zoom arrière, nous sommes profondément ancrés dans l'Anthropocène. Il se peut que nous nous réveillions à l'aube d'une nouvelle ère éclairée et interconnectée ou que nous soyons au bord d'une sixième extinction massive. 

“Neuzeit”, que le compositeur électro-acoustique allemand J. Peter Schwalm envisage à travers ce duo avec le trompettiste norvégien Arve Henriksen, est généralement considéré comme faisant référence à l'ère moderne qui a commencé au 16ème siècle et a été témoin de la montée en puissance de la civilisation occidentale. J. Peter Schwalm choisit cependant de prendre le terme à la lettre, la fusion du "nouveau" et du "temps" qu'il définit comme une période marquée par des changements soudains et drastiques. Il capture ainsi l'esprit de cette époque tumultueuse où les bouleversements politiques, la pandémie mondiale et le changement climatique catastrophique semblent prêts à inaugurer une nouvelle existence incertaine.

"Neuzeit reflète le temps du changement après un crash", dit J. Peter Schwalm. "Les cartes sont à nouveau rebattues ; des changements dans n'importe quelle direction sont possibles. Il est possible de remettre les choses en ordre, par exemple de les réarranger".

La collaboration avec Arve Henriksen s’est déroulée presque entièrement dans la réalité de la pandémie COVID-19. J. Peter Schwalm a commencé à créer les compositions en février, alors que les villes du monde entier commenéçaient à mettre en place des mesures de confinement pour endiguer la propagation du virus. Sachant qu'Arve Henriksen et lui ne pourraient pas se rencontrer dans un véritable studio, une collaboration par correspondance a commencé, avec des conversations téléphoniques, des idées et de la musique envoyées par courrier électronique. Une fois les pièces enregistrées, J. Peter Schwalm s'est enfermé dans le studio pendant des mois, assemblant et mixant pour parvenir à finaliser le projet.

"Mon idée était d'offrir à Arve des idées qui pourraient l'inspirer et à entrer sur un territoire où aucun de nous ne s’était aventuré auparavant. Après quelques conversations téléphoniques, nous avons réduit le champ d'action à une idée de base. Notre point de départ était plutôt formel et orchestral. C'était un processus de travail assez formel mais en même temps très créatif au début car nous ne pouvions pas nous rencontrer dans un studio en raison de la situation de COVID-19. Mais je me suis vite rendu compte que Arve est un interprète et un co-compositeur ultra rapide et créatif".

Les deux hommes peuvent se targuer d'une riche histoire commune tout au long de leurs carrières respectives. En 1998, l'ensemble électro-jazz de Schwalm, Projekt Slop Shop, a attiré l'attention du légendaire musicien/producteur Brian Eno, et a été à l'origine d'une collaboration de six ans qui a inclus l'enregistrement de l'album “Drawn From Life”, la composition de la bande sonore du film Fear X de Nicolas Winding Refn et la création d'une installation sonore dans le cratère du volcan del Cuervo sur l'île espagnole de Lanzarote. Schwalm a sorti “Musikain”, le premier album sous son nom, en 2006 ; depuis lors, il a sorti trois autres albums, les deux derniers pour RareNoise : “The Beauty of Disaster” en 2016 et “How We Fall” en 2018.

Au cours des trois dernières décennies, Arve Henriksen s'est imposé comme l'un des trompettistes et improvisateurs les plus marquants de la scène scandinave. En plus d'avoir sorti dix albums par le biais de Rune Grammofon et d'ECM, Arve Henriksen a également été membre du célèbre groupe d'avant-garde Supersilent, depuis sa formation en 1997. Le trompettiste a travaillé avec une liste impressionnante de sommités, dont Jon Balke, Marilyn Mazur, Nils Petter Molvær, Arild Andersen, Dhafer Youssef, David Sylvian, Jon Hassell, Laurie Anderson, John Paul Jones, Gavin Bryars, Ryuichi Sakamoto, Bill Frisell, Terje Rypdal, Maria Schneider et Christian Fennesz.

Ils se sont rencontrés en 2006 lors du deuxième Punktfestival à Kristiansand, en Norvège, un rassemblement annuel de musiciens expérimentaux consacré à l'idée du remix en direct. Depuis cette année-là, Schwalm et Henriksen ont tous deux participé régulièrement au festival et ont souvent discuté de l'idée d'un projet commun. "J'ai toujours eu le sentiment que le bon moment et la bonne idée de base pour commencer viendraient en temps opportun", explique Schwalm.

Malgré leurs références mutuellement impressionnantes, J. Petter Schwalm affirme que les deux hommes étaient étrangers au travail de l'autre lorsque leurs chemins se sont croisés au départ. "Quand j'ai vu Arve jouer pour la première fois au Punktfestival, je ne le connaissais pas et j'ai été absolument étonné par son élan musical naturel", dit le compositeur. "Il est l'un des rares musiciens à penser qu'il est la musique. La façon dont les instruments dont il joue et sa voix se fondent dans un son si unique est tout simplement stupéfiante".

La voix singulière d'Arve Henriksen, combinée à l'approche visionnaire de J. Peter Schwalm dans l'élaboration de paysages sonores vastes et imagés, saisit immédiatement l'auditeur et le transporte sur un terrain d'exploration à “Neutzeit”. Le ton est donné de manière très vivante par la pièce d'ouverture, Blütezeit, qui fait référence à quelque chose qui émerge et grandit. Les sons créés par les deux hommes sont d'une hybridité saisissante ; les atmosphères insaisissables qui inaugurent la pièce semblent se transformer de façon fluide, passant des échos de caisse claire aux marées qui s'écrasent. Le son de la trompette d'Arve Henriksen se transforme en un chant aigu et en un retour sans faille. L'électronique lancinante et le piano retentissant suggèrent un no man's land entre l'organique et l'artificiel.

Interprétez ce seul mot comme vous le souhaitez, mais avec “Neuzeit”, J. Peter Schwalm et Arve Henriksen ne se contentent pas de résumer les sentiments contradictoires du temps présent, mais suggèrent une voie à suivre.
(extrait du communiqué de presse en annglais - traduction E. Lacaze / A. Dutilh)