Jazz Bonus : Fabrice Martinez, Laurent Bardainne, Thomas de Pourquery - Drôles de dames

“Drôles de Dames”, une session d’improvisation fantasque et malicieusement fracassante, par les trois soufflants de Supersonic, Fabrice Martinez, Laurent Bardainne et Thomas de Pourquery.

Jazz Bonus : Fabrice Martinez, Laurent Bardainne, Thomas de Pourquery - Drôles de dames
Fabrice Martinez, Thomas de Pourquery Laurent Bardainne, © Jeff Humbert

En 2019, les trois soufflants du Supersonic, formation emblématique et fascinante de la scène jazz française actuelle, répondent à une commande du label hongrois BMC. Fabrice Martinez, Laurent Bardainne et Thomas de Pourquery embarquent alors pour Budapest et livrent en studio une session d’enregistrement live de musique improvisée. Le résultat ? Un objet sonore bizarroïde et non identifié, qui plane entre la noise, le rock psyché et l’ambient. Un pas de côté nommé « Drôles de Dames » inspiré de la pop culture, fusionnant mystique et musique contemporaine. 

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Que ce soit sur les scènes de musique improvisée, classique et contemporaine, avec l’ONJ ou Le Sacre du Tympan de Fred Pallem, le trompettiste et bugliste Fabrice Martinez n’a de cesse d’élargir sa palette sonore. Sous son nom ou comme soliste, ce funambule musical œuvre avec intensité, privilégiant l’aventure et la recherche de sons. 

Laurent Bardainne est l’instigateur du groupe de rock électronique Poni Hoax et le co-fondateur de Limousine. Plus récemment c’est avec Tigre d’Eau Douce, premier projet signé en son nom propre dont le deuxième volume est attendu prochainement, que le saxophoniste a révélé un sens du groove enivrant, insufflant de l’énergie au jazz. 

Saxophoniste et chanteur, récompensé aux Victoires du Jazz et leader du groupe Supersonic dont il fêtera bientôt les dix ans, Thomas de Pourquery s’illustre par sa démesure, son éclectisme et son talent. Il produit un jazz cosmique à la fois électrisant et ensorcelant.
(extrait du communiqué de presse)

Lancées par la Nasa en 1977, les sondes Voyager continuent de filer à vingt milliards de kilomètres de la Terre, en emportant chacune un Golden Record sur lequel sont gravés des enregistrements du Concerto brandebourgeois de Bach, de chansons aborigènes, de Johnny B. Goode par Chuck Berry, de ragas indiens ou de Dark Was the Night, Cold Was the Ground par Blind Willie Johnson, dans l'espoir que ces musiques humaines tombent un jour entre les oreilles d'extraterrestres (s'ils en ont). Mais que nous enverraient-ils en retour ? Peut-être l'album entre vos mains, en introduction duquel quelques notes de synthétiseur font écho au code – si bémol (2), do (3), la bémol (2), la bémol (1), mi bémol (2) – qui attire les Ovni dans Rencontres du troisième type de Steven Spielberg. La suite de ce disque est une odyssée conduite par trois hommes qui, quoique Terriens semble-t-il, fendent l'espace comme Spock à bord du vaisseau Enterprise, tout en se baptisant Drôles de Dames (DDD) pour brouiller les pistes – ce qui fait beaucoup de références à la pop culture dont ils sont pétris. 

Il faut croire que l'odyssée de l'espace s'accompagne d'une distorsion du temps : qui produit encore des concept albums dont les morceaux s'enchainent sans pause, pour que l'auditeur n'en trouve pas la sortie ? On entre dans DDD comme dans “Spirit of Eden” de Talk Talk (1988), influence assumée, une pop évanescente où flotte la voix de Mark Hollis, fondateur des sophistications du post-rock, à l'écoute duquel son producteur fondit en larmes – pas d'émotion mais parce qu'il devinait son échec commercial (ce fut un succès critique). Au petit jeu des citations, pas complètement idiot s'agissant de trois érudits conscients du legs de leurs prédécesseurs, notamment dans le jazz qu'ils pratiquent ardemment, hasardons-nous à mentionner aussi “In a Silent Way” de Miles Davis (1969), “Timewind” de Klaus Schulze (1975), les BOF de John Carpenter, les récentes productions de The Flaming Lips et une galaxie de fureteurs dans les marges de l'improvisation libre, des aspirations contemporaines, des expérimentations ambient, de la synthpop lustrée et du psychédélisme débridé. En même temps, c'est son enjeu autant que sa prouesse, DDD ne sonne comme rien d'autre auparavant. 

La rampe de lancement avait pour cadre le studio BMC, à Budapest, où le trio s'est enfermé pour une session dont on raconte qu'elle fut épique, écartelée entre recueillement et exubérance. Mais pour un trip cosmique, la propulsion paraît minimale : trompette et bugle pour l'un, synthétiseur analogique et saxophone ténor pour l'autre, voix et saxophone alto pour le dernier – ajoutez une batterie d'effets. Les soufflants murmurent ou hurlent, les claviers se posent en nappes et le chant est enroulé à la manière des mantras, en invoquant tout autant les films de SF, le rétrofuturisme et les délires de Sun Ra. De quoi enclencher le tourbillon qui aspire dans une sphère proche du sacré, où chacun engagera sa sensibilité ou spiritualité – c'est comme vous le sentez, cette musique ayant aussi la générosité de laisser le champ libre aux interprétations. Tantôt harmonieux, âpre, malicieux ou emphatique, le périple est mouvementé : il faut triompher des bourdonnements et des stridences, des spleens et des tourments, avant que le ciel se dégage sous la forme d'une coda contemplative, pour désigner la fin du monde ou l'avènement d'un nouveau. Misons sur l'optimisme, en présence des terrestres extras que sont Fabrice Martinez, Laurent Bardainne et Thomas de Pourquery.
Eric Delhaye (texte du livret)