Jazz Bonus : Dal Sasso Big Band - Africa/Brass

À la tête d’un big band rehaussé d’un tambour gwo-ka, Christophe Dal Sasso relit Africa/Brass, unique disque enregistré par John Coltrane en grande formation.

Jazz Bonus : Dal Sasso Big Band - Africa/Brass
Christophe Dal Sasso, © Philippe Bouchillon

Croisant les saxophones inspirés et fougueux de Sophie Alour, Géraldine Laurent et David El-Malek, Christophe Dal Sasso réussit le tour de force de restituer toute la puissance spirituelle de l’œuvre originale à l’aide d’une écriture qui ravive les mânes de l’Afrique, la chaleur des cuivres, le pouvoir mélodique des chansons et l’expressivité du blues, dans un live d'anthologie, capté entre deux confinements au festival Jazz à La Villette.

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Il y a deux choses à connaître d’emblée à propos de cet enregistrement. L’une est le contexte dans lequel il a été réalisé ; l’autre concerne la musique elle-même.

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Ce concert a eu lieu à Paris le 11 septembre 2020 à la Grande Halle de La Villette, à un moment que l’on peut qualifier d’historique. Après des mois de confinement imposé par la pandémie de Covid, la France s’aventurait à rouvrir les lieux de spectacle, lâchant du lest petit à petit, pas à pas. Le festival Jazz à La Villette, pour sa 18e édition, put ainsi se tenir moyennant une série de restrictions sanitaires : les spectateurs devaient venir masqués et occuper un siège sur deux. Cet hommage rendu à “Africa/Brass” - le classique de John Coltrane en big band datant de 1961 - fut l’un des vingt concerts d’un festival qui, en temps normal, en offre plus du double. 

La deuxième chose à avoir en tête est le fait que, inévitablement, les concerts hommage sont rarement aussi exceptionnels que les musiciens qu’ils entendent célébrer. Plus rares encore sont les enregistrements de concerts à la hauteur de l’hommage, surtout quand il s’agit d’une figure aussi imposante que John Coltrane.  

John Coltrane’s Africa/Brass Revisited” est une exception inhabituelle à cette règle, une véritable surprise, galvanisante, et ce pour plusieurs raisons. Il y a l’inspiration et l’intelligence dans les arrangements de ces compositions vieilles de 60 ans par Christophe Dal Sasso, qui, délibérément, a abandonné l’accent mis sur l’instrumentation à dominante de cuivres qui était la marque de fabrique de l’original. Il y a aussi les savoureux extras qui ne faisaient pas partie du disque original, qui, tel qu’il est sorti en 1961, ne comptait, en effet, que trois morceaux.  

Tous sont des morceaux de John Coltrane qui témoignent de sa démarche compositionnelle du débuts des années 1960 (des pièces modales, inspirées par les folklores musicaux traditionnels, avec des lignes d’ostinato efficaces, qui leur donne leur unité), auxquels s’ajoute une ballade très populaire dans le monde du jazz à l’époque (You Don’t Know What Love Is). Il y a enfin le choix des musiciens, l’élite des talents français, qui révèle dans ses solos toute sa personnalité et s’intègre parfaitement dans l’énergie et l’interaction du groupe dans son ensemble. 

Africa/Brass” compte parmi les références répétées de John Coltrane à son héritage, et à l’idée que la musique des traditions plus anciennes de la planète avait sa place dans le monde du jazz moderne (beaucoup, mais pas toutes, reflétant les diverses musiques issues de la diaspora africaine). Cela se reflète dans le titre de nombre de ses compositions, comme Liberia, Bahia, Brazilia, Dahomey Dance, Olé, India et Tunji. Ce dernier morceau, un hommage personnel au percussionniste nigérian Babatunde Olatunji, est interprété par le Dal Sasso Big Band également dans ce disque.

Cet album est un jalon dans une philosophie de vie. Mais il est aussi une étape dans une carrière : il marque les débuts de John Coltrane chez Impulse !, un contrat avec une grande maison de disques qui lui procurait une sécurité financière dont peu d’artistes de jazz jouissaient à l’époque. D’autre part, l’album est de tous les projets qu’il a publiés celui dont la dimension collaborative est la plus forte, puisqu’il comprend des morceaux écrits ou proposés par d’autres (comme la ballade traditionnelle anglaise Greensleeves, suggérée par le pianiste McCoy Tyner) et des arrangements écrits par McCoy Tyner et Eric Dolphy, pour une section de cuivres constituée par le producteur Creed Taylor (qui quitta Impulse quelques semaines à peine après les séances d’enregistrement d’”Africa/Brass”, et laisser sa place à Bob Thiele). 

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Enfin, et historiquement, “Africa/Brass” devait servir un objectif trop souvent oublié. S’appuyant sur la notoriété de John Coltrane et le respect que sa musique inspirait en 1961, ce disque devait servir à introduire une génération qui avait grandi au son harmonieux des big bands à la radicalité de la déferlante de l’avant-garde du jazz (qu’on n’allait pas tarder à baptiser du nom de « New Thing »). Non pas que cette main tendue ait fonctionné à tous les coups, mais ces arrangements possédaient une profondeur et une science qui pouvaient aider à comprendre comment un solo débridé de free jazz pouvait croître depuis la même racine que les sons plus doux et plus classiques qui avaient précédé. Et puis il y avait ces lignes de basse mélodiques et puissantes invitant à la transe dont Coltrane avait le secret : Blues Minor, Song of the Underground Railroad, Africa. Mettez un groove efficace sous n’importe quelle musique - aussi étrange et inédite soit-elle - et même ceux qui détestent ça cesseront de détester pendant un instant et se mettront à l’écouter, avec la chance qu’ils commencent à comprendre (après tout, n’est-ce pas l’effet que la musique est censée produire ?).

Il y aurait beaucoup à dire encore à propos de “Africa/ Brass”, de Christophe Dal Sasso et de John Coltrane, et de la manière dont le premier poursuit son exploration des compositions du second, une démarche qui remonte à près de vingt ans et à sa relecture remarquée de “A Love Supreme”. Il y aurait aussi beaucoup à dire des musiciens solistes et de ceux qui forment la section rythmique, qui empruntent chacun des chemins musicaux qui méritent, à titre individuel, l’admiration : David El-Malek ! Sophie Alour ! Géraldine Laurent ! Thomas Savy ! Pierre de Bethmann ! Chacun ajoute sa voix particulière à l’édifice général ; chacun excelle dans ses interventions en solo. Tous ensemble, ils nous rappellent à quel point il est nécessaire de nos jours à tout amateur de jazz où qu’il soit de savoir ce qui se passe (et grâce à qui) sur la scène française du jazz.

Les enregistrements les plus puissants offrent non seulement de multiples portes d’entrée sur la musique mais aussi des chemins qui pointent vers l’extérieur. Ce sont des histoires qui n’ont pas de fin mais continuent à se développer, dont la musique résonne aussi fortement à la première écoute qu’après avoir été répétée. “John Coltrane’s Africa/Brass Revisited” se range dans cette catégorie.
(Notes du livret par Ashley Kahn)