Jazz Bonus : Charles Bradley - Black Velvet

L’irremplaçable Charles Bradley, disparu le 23.09.17, aurait fêté ses 70 ans le 5 novembre dernier. Pour célébrer son extraordinaire vie et rendre hommage comme il se doit à sa courte mais intense carrière, Daptone/Dunham Records sort “Black Velvet”, quatrième et ultime album du regretté soulman.

Jazz Bonus : Charles Bradley - Black Velvet
Charles Bradley, © Mark Shaw

Charles Bradley était un chanteur au parcours de vie remarquable, surmontant des adversités inimaginables avant d’atteindre tardivement la reconnaissance internationale et un immense succès. Il transformait comme nul autre ses souffrances en un cri humaniste, profondément convaincu que l’amour de son prochain était le remède aux maux du monde. C’est pourquoi, à chaque concert, Charles Bradley descendait dans la fosse pour y embrasser son public. C’est pourquoi il prenait tant soin d’une mère qui l’avait pourtant abandonné. C’est pourquoi il criait sa douleur tout en dansant de joie. Et c’est ce pourquoi nous l’aimions.

Black Velvet” qui paraît chez Dapton/Dunham est une célébration de l’oeuvre de Charles Bradley, réalisée avec amour par ses amis et sa famille Daptone Records. Bien que chronologiquement le projet couvre plusieurs périodes de la carrière de Charles Bradley, il ne s’agit nullement d’une anthologie ou d’une simple compilation d’inédits. Cet album est une véritable exploration à travers les facettes plus confidentielles de cet univers soul bâti durant près d’une décennie par Charles Bradley et son fidèle producteur et ami de longue date Thomas ‘TNT’ Brenneck (également fondateur du Menahan Street Band et ex guitariste d’Amy Winehouse).

Ce quatrième album regroupe raretés et inédits enregistrés au cours de ses différents passages en studio : Can’t Fight the Feeling, Fly Little Girl et I Feel a Change, issus de ses sessions les plus récentes ; le funky Luv Jones en duo avec son amie LaRose Jackson ; le psychédélique (I Hope You Find) The Good Life ; la version alternative (électrique) de son classique Victim of Love ; les brillantes reprises de Stay Away (Nirvana), Heart of Gold (Niel Young) et Slip Away (Rodriguez) ; et la chanson-titre Black Velvet, vibrant instrumental du Menahan Street Band taillé pour Charles mais sur lequel il ne posera finalement jamais sa voix…

Ses moments les plus difficiles furent relatés dans les morceaux autobiographiques Why Is It So Hard, et Heartaches & Pain, qui témoigne des bruits de coups de feu et de sirènes le jour de l’assassinat de son frère Joseph. Dans le documentaire “Charles Bradley : Soul of America” de Poull Brien (2012), le réalisateur l’accompagne durant les jours qui précédent la sortie de son premier album “No Time For Dreaming”, véritable point de départ de ce changement de vie radical.

Si Bradley n’a sorti son premier album qu’en 2011, sa relation avec Daptone a commencé 10 ans plus tôt, lorsqu’un ami l’a envoyé frapper à la porte de l’appartement du co-fondateur de la House of Soul, Gabriel Roth, à Williamsburg. « J’ai entendu dire que tu cherchais un chanteur » a-t-il dit à Roth. À ce jour, Gabriel n’a toujours pas résolu le mystère de la personne qui envoya Charles à son adresse personnelle… Bradley invite Roth et son partenaire Neal Sugarman au Tarheel Lounge sur Bedford Street, pour le voir dans son costume de Black Velvet avec lequel – accompagné de Jimmy Hill et son Allstarz Band – il interprète la discographie de James Brown. Malgré la dimension mimétique du show, Roth et Sugarman sont impressionnés par la brutalité, l’énergie et le rythme qu’impose Bradley. Quelques semaines plus tard, ils enregistrent avec lui Take It As It Come, premier single officiel de Charles Bradley sorti en 2002 et présenté sur le second album du catalogue Daptone, « Pure Cane Sugar » de The Sugarman 3 & Co. (le groupe de Neal Sugarman).

Si l’on parle de famille, c’est que sa relation avec Daptone va bien au-delà de la musique. Lorsque le label s’installe dans la maison à deux étages de Bushwick, connue aujourd’hui sous le nom de House of Soul, il contribue aux travaux d’aménagement, reconstruisant les marches du sous-sol et enseignant à Roth quelques notions de bricolage. Il se charge également de la cuisine, y installe un four et insiste sur la nécessité de cuisiner pour toute la famille en prônant l’importance de partager les repas.

En 2003, Roth emmène Bradley à Staten Island pour rencontrer Thomas ‘TNT’ Brenneck – alors guitariste des Dap-Kings et de son propre groupe, The Bullets. Ensemble, ils enregistrent plusieurs singles et partagent la scène. Dans les années qui suivent, Brenneck déménage à Bushwick, lance le Menahan Street Band et sort un premier album intitulé Make the Road by Walking via une sous-division qu’il fonde au sein de Daptone : Dunham Records. Rapidement, il décide d’engager un chanteur. Apparaissant comme une évidence, il fait appel à Charles.

Bradley et Brenneck deviennent amis. Leurs conversations autour de la vie donnaient souvent lieu à des inspirations pour leurs chansons. Alors que le soulman retombai instinctivement dans des expressions « JB-esque » à ses débuts en studio, Brenneck était déterminé à affiner sa singularité vocale. Ils travaillaient conjointement sur les paroles et le phrasé, créant une alchimie qui définira le son de Bradley. Le premier titre issu de ces sessions est The World (Going Up In Flames) (2007), devenu une oeuvre majeure du catalogue Daptone et le single le plus vendu de Charles.

C’est en 2011, à 62 ans, que voit le jour son premier long format : “No Time For Dreaming”. Sur ce disque inattendu, ses cris, sa passion, sa sincérité et le funk éternellement intemporel du Menahan Street Band le conduisent vers la reconnaissance. L’influent magazine Rolling Stone classera l’album parmi les 50 meilleurs cette année là.

En 2013, plus complices que jamais, les deux compères peaufinent leur processus de création et enchaînent avec Victim of Love, un projet davantage autobiographique qui installera le « Screaming Eagle of Soul » au sommet.

C’est avec un statut de nouveau roi de la soul qu’il sort le très attendu Changes en 2016, un album qu’il dédie à sa mère, décédée en janvier 2014. Avec une lumineuse reprise piano-voix de la célèbre balade de Black Sabbath (1972), Bradley et Brenneck touchent les étoiles et surpassent les attentes du public.

Au fil des ans, les tournées s’intensifient. Charles foule les planches des plus grands festivals : Glastonbury, Primavera Sound, Coachella par deux fois... Stephen Colbert, Conan et d’autres figures de la télévision américaine le reçoivent dans leurs late-show respectifs, et sa prestation dans le programme This Morning Saturday sur CBS lui vaut une nomination aux Primetime Emmy Awards.

Bradley était en pleine tournée de Changes lorsque d’incessantes douleurs d’estomac le conduisent à l’hôpital. Quelques semaines plus tard, un cancer lui est diagnostiqué. Malgré l’intensité du traitement, Charles continue de se produire sur scène et enregistre autant que possible l’année suivante, déterminé à offrir de l’émotion à ses fans jusqu’à son dernier souffle, et au-delà.

Le 23 septembre 2017, Charles Edward Bradley s’éteint, entouré de ses proches et de la famille Daptone. Son nom est aujourd’hui inscrit au panthéon de la Great Black Music, à côté de celui d’une amie, la toute aussi immense Sharon Jones…