Jazz Bonus : Anja Lechner & François Couturier - Lontano

Après un premier album en duo, « Moderato cantabile », paru en 2014, Anja Lechner et François Couturier reviennent aujourd’hui avec « Lontano » qui paraît chez ECM. L’album ouvre un peu plus largement encore l’éventail de styles et de références de leur musique.

Jazz Bonus : Anja Lechner & François Couturier - Lontano
François Couturier & Anja Lechner, © Makr Mushet / ECM

Indéniablement, dans « Lontano », le duo chante d’une voix qui lui est propre, mêlant compositions originales et improvisations libres, s’inspirant ici d’une Cantate de Bach, là d’une chanson folklorique argentine ou faisant allusion plus ou moins directement à quelques œuvres choisies d’Henri Dutilleux, Giya Kancheli ou Anouar Brahem. Ayant profondément intégrés tout ce réseau d’influences et toutes les subtilités de leur répertoire, la violoncelliste allemande et le pianiste français font non seulement resurgir dans leur dialogue des atmosphères et autres connexions expressives puisées à ces sources lointaines, mais créent dans l’instant une musique neuve et personnelle reflétant toute la diversité et l’étendue de leurs inspirations.
(extait du communiqué de presse)

Ils seront en concert à Pontoise le vendredi6 novembre dans le cadre du festival Jazz au fil de l’Oise.

Liner notes : 

Depuis qu’ils ont entrepris de poursuivre sous forme de duo une collaboration engagée depuis le début des années 2000 au sein du Tarkovsky Quartet, la violoncelliste allemande Anja Lechner et le pianiste français François Couturier inventent une musique authentiquement insituable qui, tout en s’inscrivant dans une sorte de continuité de la tradition chambriste européenne par son format et ses couleurs instrumentales, s’en démarque tout autant, par la variété de son répertoire et ses dispositifs de jeu brouillant sciemment et avec virtuosité les frontières entre musique écrite et improvisée. Comme depuis l’origine les deux musiciens prennent volontiers comme support à leurs conversations des compositions de Komitas, G.I. Gurdjieff ou Federico Mompou, musiciens rares et atypiques ayant en commun un goût pour la mélodie étayée sur des parti-pris formels volontairement simples renvoyant à des traditions aux confins du folklore populaire et de la musique religieuse, on a pris l’habitude de rattacher leur univers au domaine des musiques nouvelles, oubliant un peu vite tout ce que sa “fabrique” devait au registre de l’improvisation. Six ans après la parution de leur premier disque, “Moderato Cantabile”, Couturier et Lechner viennent en quelque sorte avec “Lontano” poursuivre et développer l’élan initial mais, peut-être plus encore, offrir, riches de ces années d’expérience commune, un nouvel angle de lecture à leur geste éminemment contemporain. 

Reprenant à son compte les propos de Valentin Silvestrov, compositeur ukrainien auquel est dédié le dernier morceau du disque, Postludium, et avec qui elle a longtemps et souvent travaillé, Anja Lechner est catégorique : « Il n’y a pas de musique ancienne ou nouvelle. Elle est là, dans l’air, partout, tout le temps. Et le défi du musicien consiste moins à l’inventer qu’à la saisir au vol et la “fixer”. » Se mettre en situation de “saisir la musique” dans son surgissement ; se laisser envahir, posséder, traverser par elle afin d’en révéler la “présence” en lui “donnant corps” — son propre corps, toujours actuel, toujours “situé”, ici, maintenant, au présent, dans l’instant de la mise en jeu : n’est-ce pas là finalement le programme que se donne plus ou moins consciemment tout musicien improvisateur lorsqu’il entreprend, au prisme de son instrument et dans la relation à l’autre, d’exprimer sa sensibilité ? Et si la clé pour comprendre et apprécier à sa juste mesure la musique de ce duo consistait à ne jamais perdre de vue qu’il s’agit là authentiquement et essentiellement de musique improvisée ? 

Certes, rien ici ne correspond aux règles que se sont fixés au fil du temps les représentants de la musique improvisée dite “générative”, proscrivant mélodie, tonalité et pulsation en tant qu’expressions et outils de l’assujettissement à l’ordre ancien… De fait, de manière très “traditionnelle”, la plupart des plages de ce disque soit se développent directement autour de compositions clairement identifiées — qu’elles fournissent la matière à partir de quoi les deux musiciens élaborent leur discours (les pièces originales signées par Lechner et Couturier mais aussi Alfonsina y el mar de l’Argentin Alfonso Ramirez, Miniature 27 du Georgien Giya Kancheli, et Vague du Tunisien Anouar Brahem) ou apparaissent de manière concertée sous forme de trame orientant secrètement leur évolution (l’aria de la Cantate BWV 105 de Bach dans Memory of a Melody ; un extrait de la pièce d’Henri Dutilleux Au gré des ondes dans Berceuse) — , soit se trouvent en quelque sorte nourries et comme hantées par l’influence diffuse et quasi subliminale de grands compositeurs (Gurdjieff dans Hymne, Mompou dans Lontano, Silvestrov dans Postludium) quand bien même ces morceaux relèvent effectivement de l’improvisation pure.  

Mais ne seraient-ce pas précisément parce qu’elle parvient à nous faire sentir à quel point tout geste créatif, fut-il désiré et agi dans la spontanéité la plus pure, est toujours chargé et comme travaillé de mémoire(s), que cette musique à la fois fascine et déroute ? Ce qui se joue entre Anja Lechner et François Couturier chaque fois qu’ils se réunissent pour improviser ensemble dans l’utopie d’un même instant partagé, est riche et complexe des multiples traces laissées au fil du temps dans leurs gestes, dans leurs pratiques, dans leurs perceptions, dans leurs désirs de musique(s), par l’accumulation des expériences, des rencontres et des émois, qui au fil des années, les a constitués. Même lorsqu’ils jouent la même chose, dans un souci manifeste de s’entendre et de “faire entendre” la musique qui les traverse et passe de l’un à l’autre, Couturier et Lechner ressentent et pensent différemment, charriant dans leur jeu tout un entrelacs d’histoires et de temporalités qui se raniment à leurs différences, et entrent dans un jeu inconscient de consonances et de dissonances. Au hasard d’une phrase Debussy, Paul Bley ou Ligeti surgissent soudain sous les doigts du pianiste tandis que le violoncelle charrie au même moment dans la profondeur et le lyrisme de son chant une inflexion empruntée à Schubert ou une réminiscence d’un quatuor de Bartok… Et dans cet écart (cet éclair ?), où s’ouvre réellement “le champ de la conversation avec toute sa gamme de nuances expressives” (pour reprendre les mots de François Couturier), les deux musiciens, se réajustant continuellement sur le plan émotionnel et intellectuel dans la prise en compte des propositions et positionnements de l’autre, déploient au présent les territoires infinis, tant idiomatiques qu’imaginaires, de leur royaume éphémère.
Stéphane Ollivier