Jazz au Trésor : Stellio - L'Étoile de la musique créole

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la réédition chez Frémeaux des enregistrements de Stellio entre 1932 et 1938, « L’étoile de la musique créole ».

Jazz au Trésor : Stellio - L'Étoile de la musique créole
Alexandre Stellio, © Frémeaux & Associés

« Le clarinettiste et compositeur martiniquais Alexandre Stellio (1885-1939), héritier du Carnaval de Saint-Pierre, est le musicien emblématique qui a posé les bases de la biguine des Antilles françaises » explique Jean-Pierre Meunier, qui a rassemblé en un coffret de 4 CD ces 83 enregistrements de Stellio sous le titre « L’étoile de la musique créole »

Clarinettiste, chef d’orchestre, compositeur prolifique, apôtre de la musique de son pays, Stellio a laissé à Paris, de 1929 à 39 un patrimoine enregistré considérable. Les refrains traditionnels de Saint-Pierre, sortis de la cendre et chantés par Léona Gabriel (1891-1971- avec la gouaille et l’effronterie d’antan, sont le reflet toujours vivant de la ville insouciante et frondeuse anéantie le 8 mai 1902 avec ses trente mille âmes dans l’effroyable éruption de la Montagne Pelée.

Tout au long des années trente à Paris, par la musique et la danse, Stellio connut une popularité considérable, tant chez ses compatriotes qu’auprès du public métropolitain. Gaston Monnerville, Président du Sénat de 1947 à 68 le connut adolescent en Guyane, quand la mère de Stellio s’y était réfugiée avec ses quatre enfants après la tragédie de Saint-Pierre. Il témoigne, dans une interview enregistrée de 11 minutes à la fin du coffret… Ce document est suivi d’un entretien avec Adéla Stellio, sa veuve.

De 1929 à 1938, Stellio enregistra pas moins de 128 faces de 78 tours dont les quarante premières avaient déjà été rééditées par Frémeaux. Il était né Fructueux Alexandre. C’est dans les bals de Cayenne que le jeune musicien reçoit le surnom de “Stellio”. Revenu à la Martinique en 1919, il se produit avec le violoniste Ernest Léardée au cinéma Gaumont et dans les dancings de Fort-de-France. Il part pour Paris le 27 avril 1929 à la tête d’un orchestre de cinq musiciens. Accueil chaleureux au bal du “Foyer Colonial”, association d’entraide des Antillais, boulevard Auguste Blanqui. L’évènement est relaté dans un article de Paulette Nardal paru dans “La Dépêche Africaine” du 30 mai. À partir de juillet 1929, l’orchestre Stellio se produit au “Rocher de Cancale”, guinguette du 5 Quai de Bercy face à la gare d’Austerlitz. Les fêtards parisiens sont entichés de la biguine depuis que les artistes de Montparnasse ont découvert le “Bal Nègre” de la rue Blomet créé en 1924 par l’homme d’affaires martiniquais Jean Rezard-Desvouves (1901-1980), pianiste à ses heures. Après sa rupture avec Léardée, Stellio fait l’ouverture de “La Boule Blanche” le 3 octobre 1930 au 33 rue Vavin, en association avec Rezard-Desvouves qui venait de quitter le Blomet, aussitôt remplacé par Léardée. Fin 1930, dans les sous-sols de l’Alcazar au 8 Faubourg Montmartre, Stellio anime à17h00 les apéritifs dansants du “Canari” suivis du bal créole à 23h30.

Le mercredi 6 mai 1931, l’Exposition Coloniale Internationale ouvre ses portes au Bois de Vincennes. Chaque après-midi durant cinq mois, Stellio enchantera les visiteurs du Pavillon de la Guadeloupe agrémenté de son plan d’eau et de son phare. Cette période consacre le succès de Stellio et la vogue de la biguine. Dès le mois de juin 1931, il ouvre son cabaret “Tagada” à Montparnasse. Chaque nuit après l’Exposition, il y fait danser jusqu’à l’aube. À la mi-octobre, un mois avant la fermeture, il se fait remplacer à Vincennes par Sam Castendet pour se consacrer entièrement à son affaire. Un article de Formose Salini dans le bimensuel des spectacles “La Rampe” du

15 mars 1932 décrit l’ambiance : « Rue de l’Arrivée, c’est “Tagada” dont la décoration, d’une richesse de détails prodigieuse, est due au Maître Paul Colin. Stellio en dirige la marche. Stellio est noir, directeur de la boîte et chef de l’orchestre. Il semble avoir gardé en réserve, sous une impassibilité de fétiche, toute la convulsive vitalité de son pays natal. Son orchestre est une partie de lui-même : il en crée et règle les inimitables caprices et les fantaisies musicales les plus échevelées. C’est la Biguine… Il n’y a rien de plus coquin, et Stellio est un spécialiste de la biguine. »

Le “Tagada” ferme provisoirement en juin 1932. Stellio fait alors l’inauguration de “La Rhumerie Martiniquaise” créée par Joseph Louville au 166 bd Saint-Germain. Il revient quelques mois à “La Boule Blanche” avant de rouvrir son cabaret à la même adresse le 15 novembre 1932 sous le nouveau nom de “Madinina Biguine”. Mais en juin 1933, il se voit contraint de fermer définitivement. La grande dépression, la concurrence de la musique cubaine, celle des autres orchestres antillais qui prolifèrent à Paris, mais aussi le nouveau succès de la musique de jazz, tout cela a raison des efforts du clarinettiste qui se remet à naviguer de boîte en boîte. Il est engagé en septembre 1933 par le directeur de “L’Élan Noir”, cabaret antillais créé en décembre 1931 par Ernest Léardée au 124 bd Montparnasse mais quitté par celui-ci à cause d’un litige de gérance avec le propriétaire. Stellio y reste un an. Il grave aussitôt une nouvelle série de disques chez Cristal. Car depuis son arrivée à Paris en mai 1929, les séances n’ont pas cessé. Stellio en est à son 29e disque 78 tours et il a déjà enregistré pour Odéon, Polydor, Pathé… les amateurs ne se lassent pas. En avril 1934, voulant fidéliser l’artiste, Odéon lui offre un contrat d’exclusivité. On n’entendra plus Léona Gabriel qui épouse le 6 juillet 1935 Emmanuel Soïme, médecin militaire dans l’Infanterie Coloniale. Stellio, ayant épuisé le répertoire de Saint-Pierre, n’enregistre désormais que des versions instrumentales de ses propres compositions.

Ces informations sont extraites du texte remarquablement précis et documenté de Jean-Pierre Meunier qui poursuit cette saga des lieux musicaux parisiens tout au long des années trente et conclut ainsi : « Outre le rôle irremplaçable tenu de son vivant dans la transmission et la sauvegarde de la musique créole de Saint-Pierre, avec le style de clarinette qui lui est attaché, Stellio a laissé une empreinte non négligeable dans la sphère du jazz en France après sa mort : Claude Luter, Maxim Saury, Gérard Tarquin, jazzmen français qui participèrent au “New Orleans Revival” après la guerre, ont reconnu s’être imprégnés des disques du maître de la clarinette martiniquaise pour trouver leurs propres personnalités. »

  • Éti Tintin

Stellio et son Orchestre Créole du Tagada
Masséna (trombone)
Alexandre Stellio (clarinette)
Henri Boye (banjo)
René Léopold (piano)
Paul Mathias (chacha)
Hanany (batterie)
Léona Gabriel (voix)
Enregistré à Paris, vers août 1932

  • En l'ai mone la

Orchestre de l’Élan, direction Stellio
Alexandre Stellio (clarinette)
Henri Boye (banjo, guitare métal)
Finotte Attuly (piano)
Paul Mathias (chacha, voix)
Hanany (batterie)
Enregistré à Paris, vers novembre 1933

  • Ella

Stellio et son Orchestre Créole
Alexandre Stellio (clarinette)
Henri Boye (guitare métal)
Finotte Attuly (piano)
Paul Mathias (chacha)
Maurice Banguio (batterie)
Enregistré à Paris, 25 février 1935

  • Pleurez, pleurez chabin

Stellio et son Orchestre Créole
Alexandre Stellio (clarinette)
Henri Boye (guitare métal)
Finotte Attuly (piano)
Maurice Banguio (batterie)
Enregistré à Paris, 24 octobre 1935

  • Fili-fili

Stellio et son Orchestre Créole
Alexandre Stellio (clarinette)
Mémé Costin (banjo)
René Léopold (piano)
Charles Nicolas (batterie)
Enregistré à Paris, 28 décembre 1938