Jazz au Trésor : Red Mitchell - Simple Isn’t Easy

Une plage cachée au fond d'un disque culte de Red Mitchell délaissant sa contrebasse pour un piano-voix… Le mystère est levé.

Jazz au Trésor : Red Mitchell - Simple Isn’t Easy
Red Mitchell ©redmitchell.com

C'était il y a quelques jours. Je me trouvais à New York pour assister successivement aux rencontres, conférences et débats du Jazz Connect, ainsi qu'au Winter Jazzfest dans les clubs du Village et à la cérémonie des NEA Jazz Masters. Entre deux rendez-vous, cap sur la 38ème rue pour une visite chez Sunnyside, le label de François Zalacain, récent lauréat de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de son travail depuis un quart de siècle. Histoire de recueillir quelques infos sur ce qui bruisse à New York et ce qu'il projette de sortir prochainement en France sur son label distribué par Naïve.

Quand je lui raconte que je suis hébergé pour le week-end chez des amis dans le Upper East Side, il me confie que c'est juste à côté du studio où il enregistra ses premiers disques, un immeuble de East End Avenue et le 82ème rue. Penthouse Recordings était un studio installé par Chip Stokes dans une penthouse au dernier étage, directement sur les toits. Avec ses murs de verre dominant l'East River, le studio avait un cachet unique, on veut bien le croire… Et François Zalacain de préciser avec son accent basque : "mon plus beau souvenir en est l'enregistrement de Red Mitchell en piano-voix… ". Le voilà qui grimpe sur un escabeau pour dénicher la boite des exemplaires restants de ce bijou de CD enregistré en septembre 1983 : « Simple Isn’t Easy ». "Tu te souviens de sa version de I’ll Be Seing You, avec Tony Fruscella ? " me demande-t-il. "Pas le moins du monde !".

Un sourire malicieux éclaire le visage du fou de musique qui me fait face. "Ça ne m'étonne pas, c'est une face cachée…". Et devant mon étonnement, il glisse le CD dont le verso annonce 11 plages dans un lecteur et va programmer la 12éme. Et là je vois apparaitre l'information : 19 minutes et 32 secondes restantes. L'explication suit. Quelques années plus tôt, François Zalacain avait assisté à un concert de Red Michell au festival de Nice. Et en rappel, le contrebassiste s'était assis au piano, avait sorti un lecteur de cassettes de son sac, l'avait approché du micro. Il s'agissait de la version de I’ll Be Seing You enregistrée par le trompettiste Tony Fruscella dans son album Atlantic "Tony Fruscella" enregistré le 1er avril 1955 avec Allen Eager (sax ténor), Bill Triglia (piano), Bill Anthony (contrebasse) et Will Bradley Jr. (batterie). Un sublime classique, resté largement confidentiel du fait de la disparition prématurée du trompettiste. Un musicien pour musiciens, comme l'on dit dans le jazz… Bref, voilà que Red Mitchell, sous les yeux et les oreilles éberlués du public des arènes de Cimiez, se livre à un vocalese : chantant le solo du trompettiste à la note près, simultanément à la cassette, en improvisant des paroles de son cru.

Lorsque François Zalacain se retrouve producteur de disques de jazz quelques années plus tard à New York et qu'il envisage d'enregistrer Red Mitchell pour un album solo en piano-voix, il lui rappelle l'anecdote et lui suggère de l'enregistrer. Cela plait à Red Mitchell, Zalacain se met en quête d'un vinyle japonais en parfait état du disque de Fruscella, l'amène au studio, et un chef d'œuvre de 3 minutes et 12 secondes est gravé en un clin d'œil !

Seulement voilà, l'éditeur du standard de Sammy Fain et Irving Kahal n'accepte pas la publication car on a changé les paroles ! Alors qu'il s'agit de jazz… Pour éviter un éventuel contentieux, François Zalacain, convaincu de tenir là un pur diamant, décide de ne pas le faire figurer sur la pochette mais de l'insérer en face cachée. Et tant qu'il y est, il complète sa cachette avec une interview de 16 minutes de Red Mitchell, réalisée dans ses bureaux. Comme c'est l'été et qu'il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes et on entend les bruits de la rue en fond sonore… Lorsque j'écoute cette plage sortie des limbes, la chair de poule m'envahit. Tout le jazz est là, dans cette liberté à s'emparer d'un prétexte pour en faire l'axe de son imagination. À la fin des 3 minutes et 12 secondes, le verdict tombe : il faut urgemment partager cette découverte. Une semaine durant, chaque jour, ce sera le "Jazz aux trésors" d'Open Jazz. Merci Red. Merci Tony. Merci François.…