Jazz au Trésor : Perception - Perception

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la réédition en vinyle, chez Le Souffle Continu de l’intégrale (trois albums, plus un live inédit), du groupe Perception, cultissime fer de lance de la scène fusion française des seventies.

Jazz au Trésor : Perception - Perception
Didier Levallet, Yochko Seffer, © Souffle Continu

Souffle Continu (label et disquaire) réédite les trois vinyles du groupe Perception, enregistrés au début des seventies (« Perception », initialement sur Futura, « Perception and Friends » sur ADMI, « Mestari » au Chant du Monde) ainsi qu’un inédit, « Live at Le Stadium », l’ultime concert du groupe en 1977, avec Jacques Thollot à la batterie. 

Co-fondateur du groupe - avec Jeff Seffer (qui ne se prénommait pas encore Yochk’o), Siegfied Kesslet et Jean-My Truong – Didier Levallet livre un précieux témoignage :

Le groupe qui ne devait jamais exister.

La musique peut surgir quand et où elle en a décidé, instrumentalisant ses interprètes pour parvenir à ses fins qu’ils ne pouvaient prévoir, les révélant soudain à eux-mêmes. Je ne crois pas trahir mes trois compagnons d’alors en décrivant ainsi ce qui nous a saisi collectivement un soir de juin 1970, lors de la naissance, même pas programmée, d’un groupe que je baptiserai par la suite le nom de « Perception ».

Printemps 1970 : je suis à Paris depuis deux ans et demi et fais petit à petit mon chemin  dans les milieux musicaux. Le monde du jazz est restreint, tant en termes de lieux que de nombre de musiciens. Il y a un peu de place pour les nouveaux venus ; on fait le tour des clubs en une soirée et des occasions de jouer peuvent se dénicher (un remplacement, un projet d’un jour…). Chaque semaine, je répète avec le grand orchestre de Claude Cagnasso, à l’ancien Théâtre Mouffetard, avec qui j’ai enregistré mon premier disque de jazz, l’hiver précédent.  Ce big band est un vivier de jeunes musiciens qui, pour la plupart, feront carrière dans les studios. Parmi eux, le saxophoniste Alain Hatot, un des trois solistes de l’orchestre, dont j’apprécie particulièrement le jeu au ténor, nettement inspiré par Sonny Rollins (il se trouve que c’est avec Hatot que j’ai fait mes débuts parisiens, dans le fameux club « Le Chat qui pêche », quelque temps auparavant). Un autre saxophoniste capable d’improviser vigoureusement est apparu plus récemment : Yochk’o (Jeff à l’époque) Seffer. Je le connais moins bien.

Par ailleurs, je suis devenu un habitué du Gill’s Club, cave au deuxième sous-sol d’un immeuble anonyme du Marais – qui n’est pas du tout, à l’époque, le quartier « branché » que nous connaissons aujourd’hui. Le club est dirigé par Odile et Gérard Terronès avec une passion pour la musique et les musiciens qui s’est ensuite traduite par une foule d’activités (production de disques, de concerts, tournées) et est restée intacte jusqu’au récent décès de Gérard.  C’est un club désargenté mais la fidélité et la confiance qu’inspirent les Terronès aux artistes font que ce lieu, qu’on qualifierait peut-être d’alternatif aujourd’hui, accueille souvent des évènements de première importance (comme le fameux Trio John Surman/Barre Philips/ Stu Martin). J’y joue fréquemment et ai  la chance d’y accompagner plusieurs semaines Mal Waldron et aussi Hank Mobley. C’est là que j’entends pour la première fois le batteur Jean-My Truong, dialoguant intensément avec le pianiste Joachim Kühn. Vivement intéressé, je lui fais part  sur le champ d’un projet, encore assez vague, de groupe consacré à la musique libre.

Siegfried Kessler se produit aussi assez souvent au Gill’s. D’ailleurs, Terronès vient d’inaugurer son premier label « Futura » avec un disque de Siegfried en trio, enregistré en direct au club.  Je le connais depuis quelques temps déjà  et nous avons joué un certain nombre de fois ici ou là en trio dans un répertoire apparenté au Hard-bop. C’est un brillant technicien, subtil harmoniste, capable de s’intégrer à toutes sortes de contextes et côtoyant les meilleurs, et dont l’arrivée à Paris trois ans plus tôt a pu faire pâlir les pianistes en place. Toutefois, ses préférences ne semblent pas l’orienter spontanément vers la musique improvisée. Il ne figure donc pas dans mon horizon pour cette aventure.

Et puis, je me dis qu’un instrument harmonique nous ramènerait sur des voies traditionnelles. Je fais donc le choix d’un trio avec basse, batterie (Truong), un saxophone et je m’adresse à Alain Hatot, mon idée étant de nous orienter vers une improvisation mélodique sans harmonies fixes – suivant ainsi, même si je ne suis pas certain d’y parvenir, les voies ouvertes par Ornette Coleman et, dans certains disques, Sonny Rollins – d’où mon choix pour le « soliste ».

J’en fais la proposition à Gérard Terronès qui m’octroie trois soirs au Gill’s pour cette première tentative. 

Une Epiphanie

Le premier soir, un jeudi, se passe avec la formation prévue. J’avoue ne pas en avoir de souvenir précis mais, de toute façon, notre « soliste » m’annonce à son issue qu’il préfère rester chez lui les deux jours suivants.  De fait cet excellent musicien n’était pas motivé par ce genre de saut dans le vide.  Je me tourne donc vers Yochk’o (Jeff) Seffer qui accepte de jouer le vendredi mais m’avertit  qu’il n’est pas disponible le samedi, ayant prévu un dîner avec des amis. Mon projet a du plomb dans l’aile et je me résous à appeler Siegfried pour le troisième soir, même si, avec toute l’estime que j’ai pour le magnifique musicien qu’il est, je ne suis pas  du tout sûr de pouvoir l’entraîner là ou je souhaite aller.  Mes souvenirs de ce vendredi soir avec Yochk’o sont incertains, tant ce qui adviendra le lendemain occulte tout le reste. Mais il est sûr que, pour quiconque l’a entendu jouer ne serait-ce qu’une fois, c’est un musicien qui fonce, a de l’abattage à en revendre, un volontarisme qui ne recule pas devant l’obstacle. Donc, on se cherche, on se trouve sans doute au moins dans cette volonté collective de donner un sens à l’énergie que nous mettons tous trois en commun. C’est la première fois que Jean-My et Yochk’o se rencontrent,  et jamais que le deuxième jour que Jean-My et moi-même jouons ensemble. Quant à  l’expérience que nous avons partagée comme saxophoniste et contrebassiste chez Cagnasso, on ne peut pas dire qu’elle nous a préparés à ce genre de situation, sans partitions, ni répétitions, avec trois musiciens qui sont quasiment des inconnus les uns pour les autres. Mais on joue et, au bout du compte, le contrat est rempli.

Arrive le samedi soir.  Au moment  annoncé pour le concert (22h), Jean-My et moi attendons près de la scène, Gérard et Odile sont derrière le comptoir, quelques spectateurs dans la salle…mais Siegfried Kessler n’est pas là. Les concerts dans les clubs de jazz commencent rarement pile à l’heure, mais c’est tout de même un peu inquiétant. Combien de minutes passent, je ne sais plus. Avec Jean-My, nous nous demandons que faire (un duo basse – batterie ? Périlleux, tout de même) quand, vers 22h20 ou 25 – peut-être même plus tard -, c’est Yochk’o, inattendu, qui déboule (il a expédié son dîner pour nous rejoindre…). Nous reprenons donc notre histoire là où nous l’avions laissée la veille et il n’est certainement pas indifférent, pour la suite des évènements, que le concert débute ainsi. Yochk’o déroule ses volutes coltraniennes, Jean-My lance ses orages et moi, je m’efforce de lier tout ça avec des lignes brisées de basses que je qualifierais sinon de « justes », du moins d’opportunes. Or, pendant que nous renouons le fil de nos explorations de la veille, arrive enfin Siegfried Kessler. Il va droit à la scène, allume l’ampli de son « clavinet » (sorte de clavecin) électrique et, comme sans même reprendre sa respiration, joint sa voix aux nôtres. A cet instant précis, dès son premier accord, le groupe Perception est né, avec une évidence éblouissante. Ce que nous cherchons depuis la veille trouve sa quatrième dimension : une profondeur de champ que l’oreille absolue et la prodigieuse réactivité harmonique de Kessler apportent et qui font éclore spontanément un son de groupe inespéré. Je ne sais plus comment les quelques spectateurs présents ont vécu ce moment – je crois que la réception fut bonne, la presse de l’époque en témoigne. Pour ma part, toutes les questions que je me posais auparavant (choix des notes, pulsation) sont effacées d’un trait. A l’issue de cette soirée je rentre chez moi comme sur un nuage très haut dans le ciel. J’ai trouvé, au-delà de toute espérance et, finalement, de toute vraisemblance, ce que je cherchais. Je le sais, je l’ai éprouvé ce soir de façon indiscutable : une véritable épiphanie. 

Quatre conceptions ?

A priori tout sépare les membres du quartette. Pas seulement à cause de leurs origines, qui pourraient être considérées comme négligeables (quoique) : un Hongrois, un Allemand, un Franco-Vietnamien et un Français. Mais surtout en fonction de leurs parcours. D’un côté les deux plus ou moins autodidactes (Truong et Levallet), de l’autre ceux formés à un niveau élevé dans les écoles académiques d’Allemagne et de Hongrie (Kessler et Seffer) ; ensuite, ceux qui sont intégrés au milieu du jazz parisien (Kessler, Levallet), et ceux qui se situent un peu ailleurs (Seffer, Truong) ; enfin, ceux que la critique désigne comme des expressionnistes (Seffer, Truong) et des romantiques (Kessler, Levallet). Des lignes de force contradictoires ou complémentaires traversent le groupe – finalement composé en majorité d’individualistes affirmés (ou en voie de l’être). Un article, signé Denis Constant, paru dans le mensuel Jazz Magazine au printemps 1971 titre « Perception : quatre conceptions ». Il est certain que chaque membre du quartet a sa propre vision de la musique, mais aussi que la conjonction de ces vues divergentes génère l’identité singulière du groupe. 

Yochk’o Seffer , réfugié Hongrois en France à l’occasion de la révolution de 1956, est partagé entre plusieurs identités : la tradition populaire de son pays d’origine, la musique savante (Bartok, Stravinsky…) et la pop progressiste telle qu’il l’éprouve dans Magma (et bientôt Zao). Il est aussi un auditeur attentif de Frank Zappa et surtout un inconditionnel du John Coltrane dernière manière, ce dont la densité  de son phrasé témoigne.

Siegfried Kessler, multi diplômé du Conservatoire de Sarrebruck  (piano, flûte, percussion, direction d’orchestre..), possède de nombreux atouts pour être à la fois un accompagnateur recherché (hard bop) et un leader de trios innovants.  Sa familiarité avec la musique « savante » du XXème siècle est aisément repérable et il s’emparera rapidement de claviers électriques (Fender Rhodes, Clavinet Hohner) dont il fera un usage particulièrement convaincant, notamment en trafiquant le son à l’aide d’un « Ring Modulator ».

Jean-My Truong est plus énigmatique. A part la  prestation en duo avec Joachim Kühn mentionnée plut haut , et quelques apparitions ultérieures, par exemple avec Mal Waldron,  je ne sais pas en fait d’où vient Jean-My. Il est clair en tout cas qu’il a trouvé son premier chemin dans cet éclatement de la rythmique autour d’une pulsation sous-jacente. Son jeu tellurique se trouve en adéquation avec la free music, sans qu’il soit évident de lui trouver une filiation.

Quant à moi, Didier Levallet, né au jazz avec Sidney Bechet  autour de mes douze ans sans encore pratiquer d’instrument, j’ai suivi plus tard les cours de contrebasse aux Conservatoires de Lille, puis de Paris. Je m’insère dans la vie des clubs et concerts de jazz à partir de 1967( Johnny Griffin, Slide Hampton, Hal Singer, Georges Arvanitas, Mal Waldron, Hank Mobley…..). Jusqu’à la naissance de Perception, je suis plutôt les traces de Paul Chambers – mai j’ai écouté Scott laFaro, Charlie Haden et Gary Peacock et tout se qui se passe dans la « New Thing ».

La conjonction de ces quatre personnalités n’est a priori pas naturelle et chacune d’entre elles poursuivra ultérieurement  son propre parcours. Quand se forme « Perception », une sorte de complémentarité des contraires se met en place qui aboutit à cet équilibre entre des axes apparemment antagonistes:

Lyrisme : Seffer/Levallet (encore que ça ne soit pas forcément des lyrismes de même nature).
Harmonies complexes : Seffer/Kessler
Polyrythmies ou rythmiques disjointes: Kessler/Truong/Levallet
Etc…Il y a une circulation permanente entre les rôles des uns et des autres, le rythme et la mélodie,  la dynamique d’ensemble et le chant. 

Les compositions révèlent des orientations divergentes. Celles de Seffer sont les plus élaborées (écrites), avec des successions de séquences aux mouvements et dynamiques faisant contraste. C’est une manière qu’on retrouve encore aujourd’hui dans ses œuvres. 

Celles de Kessler sont essentiellement construites autour d’un climat, un halo musical très ouvert. Les miennes (qui sont mes premiers essais) sont d’une simplicité biblique : de courtes esquisses mélodiques quand ce n’est pas tout simplement un schéma dramaturgique sans presque de notes écrites. Pour faire (très) simple, disons que Yochk’o regarde du côté de la tradition hongroise (populaire et savante), Kessler vers les répétitifs et moi, vers Carla Bley. Des esthétiques fort éloignées – mais qui peut-être justement donnent de l’air à nos concerts, le son de groupe faisant par ailleurs l’unité. Cette cohérence dans sa diversité n’a d’ailleurs pas échappée aux observateurs. Ainsi, dans son compte rendu d’un concert que nous avons donné le 22 mars 1972 à l’Ecole Normale Supérieure, Christine Martin écrit : « …il faut redire ici que le nom de Perception n’est pas un vain choix : il signale manifestement la constante production d’une musique qui ne vit que d’interactions et de respect de l’autre ; il n’est, pour s’en convaincre, que de constater les mondes qui séparent les compositions de Seffer de celles de Levallet et la commune adéquation avec laquelle elles sont rendues en leurs qualités intrinsèques. » (Jazz magazine, mai 1972). 

Les enregistrements.

Passé l’été 1970, durant lequel je mets toute mon énergie à mobiliser autant la nouvelle troupe que les éventuels diffuseurs, le groupe entame une carrière qui pourrait susciter l’envie de tous les jeunes talents d’aujourd’hui, dans un circuit de diffusion qui n’est en effet plus reconnaissable (Maisons de la Culture, Maisons des Jeunes et de Culture, festivals parfois un peu surréalistes, petits théâtres, fêtes politiques, universités, émissions de radio, clubs…), tout cela étant aussi porté par une presse très favorable. 

En janvier 1971, nous enregistrons « Perception »,  notre premier disque pour Futura, le label de Gérard Terronès, qui a contribué à la reconnaissance de notre quartette, et constituant un instantané très exact de son geste fondateur (si je me souviens bien, seul le morceau Chirato a fait l’objet de deux prises). 

Début 1972, un incident dû à la « difficulté d’être » de Siegfried nous oblige à nous en séparer.  Il est remplacé pour quelques mois par Manuel Villaroel, pianiste et compositeur chilien.  Je souhaite enchaîner rapidement sur un deuxième disque. Terronès n’est pas prêt à suivre aussi vite. J’envisage donc une autoproduction. Avec l’aide de quelques bonnes volontés amies, nous investissons une salle du Centre Culturel de Yerres (Essonne) pour deux jours en juin. Le projet  est sans doute de faire quelque chose qui se démarque de notre premier disque, encore récent, présentant le quartette dans son état premier. Proposer une image étendue du groupe, maintenant qu’il est bien consolidé, faire évoluer le son,  apporter de nouvelles couleurs par l’adjonction d’instruments supplémentaires. Le pari n’est pas si simple car, comme on l’a vu, Perception est une conjonction de forces et de tempéraments  contradictoires (à la ville comme à la scène, d’ailleurs) mais « miraculeusement » complémentaires. Le remplacement de Kessler par Villaroel n’a pas détruit cet équilibre, même s’il l’a infléchi. Manuel joue remarquablement bien mais il se fond dans l’énergie collective, la prolonge dans ses solos plus qu’il n’apporte une quatrième dimension (Adeqxi/Ville d’avril,  seule plage présentant le quartette d’alors tel qu’en lui-même. On notera au passage qu’il s’agit d’une pièce enchaînant – d’un bout à l’autre – une composition de Seffer et une de Levallet, passant ainsi, si l’on peut dire,  du dionysiaque à l’apollinien).  

Toutes les autres pièces sollicitent des formations diverses qui excèdent le groupe de base. Les intentions et résultats sont très divergents qui, s’ils ne trahissent pas l’esthétique affirmée par Perception, en infléchissent les contours et annoncent sans doute les travaux futurs de certains de ses membres, en l’occurrence Yochk’o et moi-même.  Seffer amène trois vents (trompette, trombone et saxe/clarinette) pour exécuter sa composition Colima, un arrangement assez contraignant qui, finalement, anticipe (et peu importe qu’il s’agisse de cuivres ou de cordes) sur tout ce qu’il entreprendra orchestralement par la suite. A mon sens ce morceau, quelles qu’en soient les qualités, sort du cadre : l’identité de Perception, cette circulation libre des énergies, est phagocytée par l’écriture (et, finalement, quarante ans plus tard, au moment de préparer le remastering de ces séances pour une autre édition sur CD, Yochk’o reconnaîtra de lui-même que ce morceau n’est pas représentatif du groupe et demandera que l’ordre initial des plages du 33 tours originel soit modifié). Colima est en fait un prototype de ce que Yochk’o Seffer écrira par la suite pour les différents projets qu’il mettra au service de son écriture et de son jeu (Zao, Neffesh Music…).

En ce qui me concerne, j’ajoute au quartette deux violoncelles (et ceci peut aussi être mis en regard avec mes ultérieurs  projets  « à cordes »). À l’époque, je fréquente deux contrebassistes qui ne répugnent pas à pratiquer l’instrument (Jean-François Jenny-Clark et Kent Carter) et aussi Jean-Charles Capon, vrai violoncelliste pionnier de cet instrument dans le jazz. Ceci donne une version, là aussi, strictement orchestrale de Mamelai, jolie ballade de Seffer  où, à part une introduction libre de Villaroel, tout n’est qu’écriture. 

De mon côté, ces séances de juin m’ont permis d’enregistrer une première version de Le Horla, inédite en vinyle. Il y a une certaine confusion dans le personnel des violoncellistes entre les deux versions de ce morceau.  Il semble logique que la première version (sans clavier) date de juin, avec Capon et Jenny-Clark  et l’autre, issue sur le disque originel, avec Kessler au clavinet, Capon et Kent Carter, d’octobre. L’esthétique de cette pièce repose sur une couleur (cordes graves, au moins au début) une masse sonore uniforme qui, peu à peu, s’ouvre pour laisser s’exprimer progressivement des voix divergentes : c’est, en ce sens, une version relativement « cool » de l’esprit du groupe. The outsider où Teddy Lasry (clarinette) se joint au quartet est une tentative, de ma part, de créer une approche par l’improvisation du thème, exposé en fin d’interprétation, lui-même étant basé selon une logique à cinq unités inclues dans une rythmique à quatre temps, et sur un enchaînement harmonique à douze tons.

Une dernière séance a donc lieu en octobre, durant laquelle Siegfried Kessler, réintégré au groupe après un séjour estival régénérant en Tunisie, donne une nouvelle dimension au Horla, qui sera préférée à la version de juin.  Un concert du 11 novembre 1972 au Théâtre de la Gaité Montparnasse atteste de son retour parmi nous.

« Perception & friends »  est finalement édité sous l’égide de l’A.D.M.I. (Association pour le Développement de le Musique Improvisée) que j’ai créé avec d’autres musiciens à la fin de l’été 72.  C’est une rareté artisanale et artistique, tirée à 500 exemplaires numérotés, chacun étant orné d’une linogravure originale de Yochk’o. 

Dés lors, et jusqu’à début 1976, au départ de Jean-My Truong, remplacé par Mino Cinelu, puis, pour les derniers concerts en 1977, par Jacques Thollot, Perception trace sa route, salué en toutes circonstances comme un groupe phare de la scène française. Aux quatre coins du pays, mais aussi en Belgique, Allemagne, Norvège (où le producteur de Radio - France André Francis nous envoie représenter notre pays dans le cadre de l’Union Européenne de Radiodiffusion, au festival de Molde). 

Le disque « Mestari » (Prix Boris Vian 1974, Académie du Jazz), enregistré le 28 novembre 1973, au Théâtre Cyrano, aujourd’hui Théâtre de la Bastille, produit par le groupe et publié l’année suivante sous l’étiquette « Chant du Monde », témoigne de la vitalité d’un collectif ayant atteint sa maturité. Les trois compositions qu’il contient  illustrent parfaitement à la fois les différences d’approches de leurs auteurs et la façon dont le groupe peut se les approprier : en effet, rien à voir entre les errances  d’inspiration folklorique de Seffer (Trabla air), les paysages désertiques à l’effet d’hypnose de Kessler (Chott Djerid) et la feuille de route sans thématique apparente (sauf un final simpliste) de Levallet (Mestari). 

Mais le tout tient ensemble.
Perception, c’était sans doute cela.

  • Chirato

« Perception »
Jeff Seffer (sax soprano)
Siegfried Kessler (claviers)
Didier Levallet (contrebasse)
Jean-My Truong (batterie).
Enregistré à Paris, 9 janvier 1971

  • Mamelai

« Perception & Friends »
Jeff Seffer (sax soprano)
Siegfried Kessler (claviers)
Didier Levallet (contrebasse)
Jean-My Truong (batterie).
Enregistré à Yerres, 28 et 29 novembre 1972

  • Trabla Air

« Mestari »
Jeff Seffer (sax sopranino, flûte piccolo)
Siegfried Kessler (claviers)
Didier Levallet (contrebasse)
Jean-My Truong (batterie).
Enregistré au Théâtre Cyrano à Paris, 28 novembre 1973

  • Stadium Exchanges

« Live at Le Stadium»
Jeff Seffer (sax sopranino)
Siegfried Kessler (claviers)
Didier Levallet (contrebasse)
Jacques Thollot (batterie).
Enregistré au Stadium à Paris à Paris, 17 juin 1977

En complément de ces sorties discographiques, le festival Jazz & Musiques Libres, proposé par l’Ouvreur et Souffle Continu au Théâtre Berthelot à Montreuil, accueille :

  • une exposition des peintures de Yochk’o Seffer « Autour de Perception » les vendredi 18 et samedi 19 octobre (de 14h à 23h) 
  • un concert Perception & Friends, samedi 19 octobre à 20h30 

Yochk’o Seffer (saxophones)
Didier Levallet (contrebasse)
Antonin Rayon (claviers)
François Laizeau (batterie)