Jazz au Trésor : Moustache - Jazz & Rock'n'Roll

Mis à jour le lundi 01 novembre 2021 à 11h00

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la rétrospective consacrée chez Frémeaux au batteur et vocaliste Moustache : « Jazz & Rock’n’Roll, 1953-58 ».

Jazz au Trésor : Moustache - Jazz & Rock'n'Roll
Moustache "Jazz & Rock'n'Roll", © Frémeaux & Associés

Batteur de jazz, chanteur, François-Alexandre Galepidès, dit Moustache , doit son surnom à ses magnifiques bacchantes qui ont su populariser sa figure débonnaire auprès du grand public. Des clubs de Saint-Germain des Prés où il se produit avec Claude Luter ou Sydney Bechet, aux détournements rock potaches au mitan des années 1950, jamais aucun musicien de jazz n’aura eu une carrière aussi contrastée : entre jazz traditionnel et détournements rigolards. Cette rétrospective réalisée par Jean-Baptiste Mersiol réussit à mettre en lumière le testament jazz du personnage et son humanité.
Patrick Frémeaux

Il est parfois bon de renverser les idées préconçues. Est-il imaginable que le jazz puisse être une affaire à la fois très sérieuse et faire preuve de fantaisie et d’humour ? Peut-on envisager qu’un batteur puisse entraîner derrière lui des musiciens et rester à la fois sur le devant de la scène ? C’est pourtant ce qui résume la carrière musicale de François-Alexandre Galépidès alias Moustache. Également acteur de cinéma, on sait finalement très peu de choses de lui, sinon qu’il est d’origine grecque, et qu’il naquit le 14 février 1929.

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Enfant, il découvre le jazz par le biais de la radio et se met à étudier la musique classique tout en apprenant la flûte. En 1944, il décide d’abandonner cet instrument qu’il ne trouve pas très utile pour jouer du jazz et s’oriente vers la batterie, instrument bien plus bruyant qui suscite par ailleurs le désespoir de ses voisins. Dès l’adolescence il trouve son style en laissant pousser ce qu’il appelle de « belles bacchantes » et qui lui vaut très vite le surnom de « Moustache ». Dès 1948, il rejoint Les Lorientais, l’orchestre de Claude Luter, avec lequel il se produit dans les clubs de Saint-Germain des Prés. C’est le batteur noir Baby Dodds qui lui conseilla de se professionnaliser et de rejoindre cette formation qu’il ne quittera finalement qu’en 1953. Il accompagne également Sidney Bechet avec qui il prend définitivement goût au jazz.

Dès 1950, il dirige ses propres orchestres et formations qu’il surnomme Les Sept Complices et Les Gros Minets. S’il n’effectue pour l’heure aucun enregistrement sous ces appellations, il utilisera pourtant le nom Les Gros Minets à la fin des années soixante pour une série de disques chez CBS. Dès 1953 il intègre la firme Pathé pour laquelle il enregistre dans un premier temps plusieurs disques sous le nom Moustache Jazz Seven. On devine qu’il s’agit là de sa formation Les Sept Complices rebaptisée ainsi pour des raisons commerciales. Viendra ensuite l’heure des disques à thèmes pour la firme Vega où il enregistrera sous le nom de Moustache et ses Moustachus en tant que batteur et chanteur.

Il enregistre l’un des premiers 45 tours parodique de Rock and roll qui rivalise sans rougir avec celui d’un certain Henri Cording (Henry Salvador) en 1956. Dans une troisième période, il intègre la maison de disques Barclay où il se produit essentiellement comme chanteur dans des parodies de rock and roll sous le simple nom de Moustache. C’est dans cette période qu’il épouse le 14 août 1958, la danseuse Simone Van Lancker à Antibes rencontrée quelques années auparavant au Vieux Colombier. Ce coffret trois CD met la lumière sur ces trois périodes courtes que Moustache a connues à ses débuts et qui constituent son testament jazz. C’est à cette même époque qu’il devient acteur pour le cinéma : retour sur une période artistique riche. 

Les débuts de Moustache repris dans ce coffret se composent de trois parties. La première est dédiée au jazz pur et dur, aux accents de la New-Orleans. Sous l’étiquette Pathé il va reprendre avec le Moustache Jazz Seven, les grands standards du jazz, allant du negro-spiritual en passant par le jazz New-Orleans, et en touchant même le rock and roll. Nous avons peu d’informations concernant ces débuts, toutefois nous avons pu retrouver la liste des musiciens qui constitue le premier enregistrement de 1953 sous le titre « Surprise Partie au Palm Beach ». La formation se compose de…neuf personnes et non pas sept comme son nom pourrait l’indiquer. La batterie est bien entendu assurée par Moustache. Guy Longnon assure la trompette, Bernard Zacharias est au trombone. André Ross joue du saxo-ténor, Raymond Fol du piano, Alix Bret tient la basse. Quelques parties de chant sont assurées par Anita Haulbert alias Anita Love. Géo Daly est au vibraphone mais un nom retient vite l’attention, celui de Russel Moore alias Big Chief qui assure des parties de trombone. En effet ce dernier nom est à l’honneur à l’arrière de la pochette du 33 tours où nous apprenons des éléments fort intéressants dans un texte de Guy Vincent-Heugas :
« En 1935, “Big Chief” Russel Moore, se rend en Californie où il est aussitôt engagé dans l’orchestre de Lionel Hampton, en 1937 il émigre à la Nouvelle-Orleans où on le retrouve dans l’orchestre de “Papa Celestin”. Après différents passages dans les ensembles de Noble Sissle et d’Harlan Leonard, il joue de 1945 à 1947 avec l’orchestre de Louis Armstrong et, en 1949 avec Sidney Bechet. Dernièrement, Big Chief est venu en France avec l’orchestre de “Mezz” Mezzrow et avec l’orchestre de Moustache il fait maintenant les beaux soirs du Palm Beach à Cannes. » 

Ce premier enregistrement est constitué d’airs célèbres et traditionnels incontournables. Il démarre fort avec une version très convaincante de When the Saints Go Marching In qui dès le départ donne le ton et le rythme à coup de grosse caisse et de caisse claire. Nous entrons dans un univers typique du jazz New-Orleans où Moustache prête également sa voix. Que dire des magnifiques versions de Get Happy et Whispering qui nous sont ici offertes ? Blue Moon est suggéré en mode mineur et semble sortir des sentiers battus. Il y a dans ce disque à la fois un univers de reprises mais aussi de l’interprétation, de la création d’univers à la fois américain et français qui est certainement dû à cette alliance entre Moustache et Russel Moore. L’aventure de cette formation aurait pu s’arrêter à ce seul disque mais elle continue avec un deuxième album publié l’année suivante qui connaîtra hélas moins de succès mais qui contient de magnifiques versions de Always d’Irving Berlin ou encore I Only Have Eyes For You

Dès 1956, une deuxième période qui démarre pourtant sous le signe d’un jazz New-Orleans du même acabit, paraît sous le label Vega. Sous le nom « Original Dixieland Jazz Band » paraît un 33 tours 25 centimètres très étonnant. Il sort sous une pochette très humoristique et qui semble rappeler à l’arrière de manière subtile l’ensemble du catalogue de la maison de disque. Sous forme de journal et de titre-choc, Moustache y est désormais présenté comme un artiste drôle. Il faut rappeler qu’entre temps il a fait ses débuts dans le cinéma. Dès 1954 il tourne pour Jules Dassin dans Du rififi chez les hommes, puis en 1955 dans Ce sacré Amédée de Louis Félix. En cette même année il va pour la première fois jouer simultanément dans plusieurs films : La Châtelaine du Liban de Richard Pottier, La loi des rues de Ralph Habib et Paris, Palace Hôtel d’Henri Verneuil. Mais revenons à la musique. Au niveau du contenu ce disque 25 centimètres se veut orienté davantage sur l’esprit français tout en gardant une couleur américaine. Toutes les heures qui sonnent n’est autre que le titre adapté de Rock Around The Clock. On y retrouve aussi La ballade de Davy Crockett, succès adapté par Francis Blanche qui fait la joie du jeune public en ce milieu des années cinquante.

Ce premier disque pour la firme Vega va amener Moustache à populariser le jazz à travers de nombreux disques 45 tours à thèmes parus en 1956 et 1957. « Moustache à Moscou », « Moustache en Italie », « Moustache Toréador », « Moustache au Tyrol », « Calypso », « Moustache à Hawaï », « Boston à la Moustache », « Moustache à Harlem ». Ainsi Moustache popularise le jazz en revisitant les répertoires de nombreux pays comme la Russie, l’Italie, L’Espagne, Les États-Unis etc. en reprenant des versions insolites de O sole mio, Les bateliers de la Volga,Frankie et Johnny, Goodnight Irene, etc. La formule a tant de succès qu’elle s’étend même sur les chansons de Noël où quatre titres sont magnifiquement interprétés : Vive le vent, Douce nuit, Mon beau sapin et White Christmas.

La firme Vega permet également à Moustache d’apparaître aux côtés de Georges Ulmer, grand interprète de chanson française dans un duo étonnant : Laisse les filles. Un autre 45 tours qui deviendra légendaire voit le jour en 1956 : il s’agit de Moustache et le rock’n’roll. Devenu incontournable, il fait partie des témoins des premières parodies de rock and roll en France, comme celles de Henri Salvador sous le pseudonyme de Henri Cording, deux années avant D’où reviens-tu Billie Boy ? par Danyel Gérard. Ce disque a un grand intérêt pour la simple raison qu’il s’agit d’une création en collaboration avec Sacha Distel, il se démarque donc de la démarche de popularisation des grands standards en formule jazz, quoique dans cette intention, on se demande si Moustache ne tente pas de populariser le rock lui-même. J’tuerai le voyou qui a bu tout mon vin d’messe devient un standard du rock and roll français, que Moustache interprétera dans l’émission Télé-show de Frédéric Rossif diffusée le mardi 9 septembre 1968 à 19 heures 30. L’ensemble de ces 45 tours propose également un 33 tours compilation, « Moustache autour du monde », qui permet de revisiter sporadiquement l’ensemble de ce projet. En 1957, Moustache tourne dans plusieurs films dont Le Grand Bluff de Patrice Dally mais surtout Comme un cheveu sur la soupe de Maurice Regamey où il apparaît en tant que batteur de l’orchestre. Il y joue aux côtés de Louis de Funès qu’il retrouvera dans un duo comique l’année suivante dans Ni vu, ni connu. Son rôle de garde champêtre face à Louis de Funès en braconnier malin, marque les esprits et demeure à ce jour son film le plus célèbre adapté du roman d’Alphonse Allais : L’affaire Blaireau

Cette publication va déboucher sur la troisième période de ses débuts, qui amène Moustache à devenir interprète de rock and roll à temps plein pour la firme Barclay. Il est difficile de prendre totalement au sérieux ces publications qui détournent en version rock and roll certains airs traditionnels français. Les titres du premier 45 tours publiés sont assez révélateurs du côté parodique et commercial de la chose : C’est ça le blues, Il était un bonhomme de cire, J’ai j’té ma clef dans un tonneau d’goudron, J’ai du beaujolais. On devine aisément les parodies et adaptations de Il était un petit navire et J’ai du bon tabac. Sur le deuxième 45 tours Viens donc Bergère, rappelle Il pleut Bergère.

Dans ces disques aucune prouesse musicale n’est proposée, pas de solo de batterie, ni même de grands ensembles instrumentaux, il semblerait que Moustache ait cédé à un peu plus de légèreté. Est-ce sa popularité dans un cinéma plutôt orienté vers la comédie qui l’amène sur ce terrain ? Nous n’avons pas d’explication à ce sujet mais cela semble étroitement lié. Fin 1958, Moustache en profite pour surfer sur une nouvelle vague, où plutôt une nouvelle danse : Le Hula-Hoop. Son adaptation connaît un grand succès et son disque est édité dans différents pays d’Europe, dont l’Espagne qui l’accueille chaleureusement. En 1959, il confirme son engagement pour le rock français en figurant dans La nuit des traqués de Bernard Roland, dans lequel jouent également Samy Frey, Philippe Clay et Danyel Gérard.

Étonnamment, malgré un succès commercial sans précédent, la carrière musicale de Moustache va connaître un arrêt, ce qui n’est pas vraiment le cas de sa carrière cinématographique, plus riche que jamais. En 1959 il tourne dans cinq films, en 1960, il tourne uniquement dans Chien de pique d’Yves Allégret. En 1961, on ne compte pas moins de quatre films, et bien que 1962 n’en propose aucun, il revient sur le grand écran en 1963. Il faudra donc attendre 1964, pour que Moustache édite à nouveau un disque (toujours sous le label Barclay) en présence de Big Ben. Leur collaboration durera jusqu’en 1966 où il se produira enfin sous l’appellation Les Gros Minets. Enfin, il fonde Moustache et Les Petits Français dès 1970, formation avec laquelle il accompagnera Georges Brassens son fidèle ami et amateur de jazz en 1979 et 1980 en compagnie de Marcel Zanini, Michel Attenoux, François Guin.

Moustache a eu d’autres activités et d’autres passions : il a été restaurateur (le restaurant Moustache, avenue Duquesne à Paris) d’où ses quelques absences sur le plan discographique. Il a été membre du Star Racing Team, club de compétitions automobiles avec ses amis Jean-Louis Trintignant et Guy Marchand. Ironie du sort, il décède le 25 mars 1987 à l’âge de 58 ans d’un accident de voiture dans l’Essonne à Arpajon. Il est inhumé auprès de sa femme au cimetière de Le Perreux-sur-Marne. Jean-Baptiste Mersiol.

  • Get Happy
  • Whispering

25 cm Pathé « Surprise partie au palm Beach », 1953
Guy Longnon (trompette)
Bernard Zacharias, Russel Moore alias Big Chief (trombone)
André Ross (saxophone ténor)
Hubert Fol (saxophone alto)
Raymond Fol (piano)
Géo Daly (vibraphone)
Alix Bret (contrebasse)
Moustache (batterie)

  • Always

25 cm Pathé « Whispering », 1954
Guy Longnon (trompette)
Benny Vasseur (trombone)
Hubert Fol (saxophone alto)
Raymond Fol (piano)
Géo Daly (vibraphone)
Roland Bianchini (contrebasse)
Moustache (batterie)

  • O sole mio

45 tours Véga « Moustache en Italie », 1956

  • España cañi

45 tours Véga « Moustache Toréador », 1956