Jazz au Trésor : McCoy Tyner en sideman

Le pianiste, compositeur et critique américain Ethan Iverson - membre-fondateur du trio The Bad Plus - publiait il y a quelques semaines dans JazzTimes un article consacré à l’oeuvre de McCoy Tyner en tant que sideman.

Jazz au Trésor : McCoy Tyner en sideman
McCoy Tyner, © Getty / Robert Abbott Sengstake

“Ré-évaluer l’oeuvre tardive de McCoy Tyner à l’aune de sa collaborations avec d'autres artistes que John Coltrane”.

Tel est le sous-titre de cet article qui nous offre l'occasion de replonger dans les années de grâce du pianiste

En mars 2020, McCoy Tyner nous quittait à l’âge de 81 ans, laissant derrière lui de très nombreux témoignages discographiques de son puissant jeu pianistique. Les hommages insistaient alors naturellement pour la plupart sur sa collaboration avec John Coltrane durant les années 1960-1965, une collaboration qui a révolutionné le jazz et donné le jour à quatre de ses meilleurs albums dont notamment “Crescent” et “A Love Supreme”.

Un autre prisme - en dehors de ses albums en leader - à travers lequel il est possible d’analyser l'œuvre de McCoy Tyner est celui de sa présence en tant que sideman avec d’autres leaders que John Coltrane. Il existe environ une quarantaine de ces sessions qui permettent d’observer la manière dont McCoy Tyner est passé du statut de jeune musicien à l’aise avec la tradition à celui d'artiste qui a exercé une influence majeure sur les générations suivantes.

La première de ces sessions fut enregistrée en 1959 avec “The Curtis Fuller Sextet”, une formation terriblement hard-bop avec Benny Golson. Art Farmer avait rejoint Curtis Fuller et Benny Golson dans le Jazztet et sur leur premier album “Meet the Jazztet”, paru en 1960, on retrouve MyCoy Tyner au piano qui semble inspiré par Bud Powell, Ahmad Jamal et Red Garland dans ses solo sur Avalon et Killer Joe

La première jeune pousse avec qui McCoy Tyner entra en studio fut Freddie Hubbard pour trois albums Blue Note en 1960 et 1961. L’album "Ready for Freddie”, considéré comme un classique, inclut la toute première rencontre au disque entre McCoy Tyner et le jeune saxophoniste ténor Wayne Shorter, familier de l'œuvre de John Coltrane et à l’avant-garde des pensées musicales contemporaines. Sur le blues rapide Birdlike, le solo de piano, bien que brillant, est de toute évidence moins visionnaire que les chorus du ténor et de la trompette à couper le souffle.

Si l’on observe avec intérêt ces procédés c’est Joe Henderson, un autre compositeur et saxophoniste expérimenté qui avait trouvé le meilleur moyen de s’approprier l’influence de Coltrane. Tous les trois, Coltrane, Shorter et Henderson parvinrent à accroître la tension dans leur jeu en s’émancipant du système tonal majeur/mineur ; il devinrent également maîtres dans l’art de manier les discours/codes/langages musicaux de l’Afrique, de Cuba, de l’Espagne, du Japon et de l’Inde. Certaines des plus illustres performances de McCoy Tyner (après celles données avec Coltrane) figurent dans les enregistrements des sessions Blue Note avec Shorter et Henderson en 1964. Cette formation est tout simplement incroyable : “Night Dreamer”, “JuJu”, “In ’n Out” et “Inner Urge” furent enregistrées la même année que les deux albums de John Coltrane “Crescent” et “A Love Supreme”.

A cette époque, McCoy Tyner avait adopté tout un éventail de voicings en quarter qui allaient bientôt faire définitivement partie de sa signature musicale. Pour autant, il restait ancré dans la tradition, loin de considérer comme d’autres que le bebop était une musique révolue. Son album “Nights of Ballads & Blues” enregistré en 1963 est un album qui ferait presque penser au style easy-listening de Red Garland, et cette même année, il rejoignit le pur bopper Sonny Sitt dans l’album d’Art Blakey “A Jazz Message”.

Tout comme Sonny Stitt, Milt Jackson peut aussi être considéré comme un musicien de la vieille école. Le sommet de la productivité de McCoy Tyner en termes d’enregistrements fut atteint le 9 décembre 1964. Le matin, il enregistrait avec Jackson pour “In a New Setting”, le soir, avec Coltrane pour “A Love Supreme”… Et la veille, il enregistrait son propre album en hommage à Duke Ellington ! Quand Mc Coy Tyner et Milt Jackson jouent ensemble, ils mettent en valeur la nature percussive du blues, fusionnant vibraphone et piano dans un son métallique mais emballant.

La collaboration avec le guitariste Grant Green donna elle aussi de très belles choses. Lorsque McCoy Tyner joue avec lui, son jeu luxuriant prend des allures d’orgue, faisant sonner le trio comme un trio guitare/orgue/batterie. Rien d’étonnant à cela quand on sait que Tyner et Coltrane furent tous deux influencés par l’organiste Jimmy Smith. Le My Favorite Things de Grant Green enregistré en 1964 avec McCoy Tyner et Elvin Jones (publié 15 ans plus tard sur l’album “Matador”) offre une intéressante alternative à l’un des titres iconiques de Coltrane.

On peut également entendre McCoy Tyner sur des disques avec J.J Johnson, Lee Morgan, Donald Byrd, Hank Mobley, Bobby Hutcherson, Lou Donaldson, et tout particulièrement Stanley Turrentine avec qui Tyner s’est risqué à des chansons rock, des boogaloos et autres rythmes qui allaient devenir les musiques majeures des années 70. Toutes ces collaborations témoignent non seulement de l’intense activité de McCoy Tyner en tant que sideman mais aussi de la variété d’esthétiques qu’il a parcourues avec goût et avec style. Ses solo de piano phénoménaux ont fait du lui un artiste extrêmement prisé par les collectionneurs. Le titre Fly Little Bird Fly, issu de l’album “Mustang !” (1967) de Donald Byrd regorge de génie créatif. Dans les notes du livret, Byrd commente “Ecoutez-le dans ce titre. Il déchire…”.

(d’après l’analyse d’Ethan Iverson, traduction Marjolaine Portier-Kaltenbach et Alex Dutilh)

Donald Byrd, « Mustang »  
Fly Little Bird Fly
Donald Byrd, trompette
Sonny Red, sax alto
Hank Mobley, sax ténor
McCoy Tyner, piano
Walter Booker, contrebasse
Freddie Waits, batterie
Enregistré à Englewood Cliffs, le 24 juin 1966 

Joe Henderson, « In 'n Out »
In 'n Out
Kenny Dorham, trompette
Joe Henderson, sax ténor
McCoy Tyner, piano
Richard Davis, contrebasse
Elvin Jones, batterie
Enregistré à Englewood Cliffs, le 10 avril 1964 

Grant Green, « Matador »
My Favorite Things
Grant Green, guitare
McCoy Tyner, piano
Bob Cranshaw, contrebasse
Elvin Jones, batterie
Enregistré à Englewood Cliffs, le 20 mai 1964 

Wayne Shorter, « Night Dreamer »
Virgo
Lee Morgan, trompette
Wayne Shorter, sax ténor
McCoy Tyner, piano
Reggie Workman, contrebasse
Elvin Jones, batterie
Enregistré à Englewood Cliffs, le 29 avril 1964 

Milt Jackson, « In A New Setting »
Ev'ry Time We Say Goodbye
Milt Jackson, vibraphone
McCoy Tyner, piano
Bob Cranshaw, contrebasse
Connie Kay, batterie
Enregistré à Englewood Cliffs, le 9 décembre 1964