Jazz au Trésor : La Discothèque Idéale de France Musique

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, à l’occasion de la sortie de « La Discothèque idéale de France Musique », une pépite débusquée côté jazz. Aujourd’hui, « Still Live » de Keith Jarrett.

Jazz au Trésor : La Discothèque Idéale de France Musique
Le discothèque idéale de France Musique

Une définition de l’état de grâce. Unité de temps, celui d’un concert à l’été 1986. Unité de lieu, la Philharmonie de Munich et son acoustique de voûte céleste. Unité d’action, une expérience télépathique ultime en trio.

Keith Jarrett, Gary Peacock, Jack DeJohnette. On ne le relève pas assez, mais leur association ne s’est jamais appelée Keith Jarrett Trio. Leur première trace enregistrée l’avait d’ailleurs été sous le nom de Gary Peacock, en 1977. Un disque sublime, d’emblée, intitulé « Tales of Another ». Chez ECM, déjà. Il y eut ensuite une volée de trois albums issus d’un séjour en studio en janvier 1983 affichant cette fois les trois noms accolés à celui de Standards, au pluriel, qui deviendrait leur signature officielle.

Il y eut deux exceptions dans la vingtaine d’albums qui allaient suivre, tous enregistrés en concert. Un seul le sera en studio, « Bye Bye Blackbird », en octobre 1991, pour rendre hommage à Miles Davis tout juste disparu. Et un autre, « Changeless » ne reprendra pas le moindre standard, mais des compositions originales, hypnotiques, jouées lors des rappels d’une tournée américaine d’octobre 1987.

Alors pourquoi retenir ce « Still Live » plutôt que tel ou tel autre dans une discographie d’une qualité superlative ? Simplement pour le niveau stratosphérique de ce qui s’y joue au bord de l’extase de la part des trois musiciens. Sur The Song Is You, les doigts de Keith Jarrett chantent à tue-tête. Avant lui il y eut Bill Evans pour les faire ainsi chanter. Depuis il y a Brad Mehldau. Point barre. Et surtout, il y a ici une version de Autumn Leaves totalement possédée. Keith Jarrett traversé par la musique.

On croit pouvoir siffloter les Feuilles Mortes au début, et l’on se retrouve planté au sol à les ramasser à la pelle face à une fusée qui décolle à la verticale avec ses trois passagers en transe.

Autre argument en faveur du choix de « Still Live » : le double est album est construit exactement comme le concert d’origine, en deux parties. La seconde reprend en douceur, glisse sur la tendresse d’une ballade, avant de foncer à nouveau vers une lointaine galaxie en assemblant You And the Night And the Music avec Someday My Prince Will Come, deux originaux de Jarrett assurant la transition dans un lyrisme méditatif dont chaque phrase semble en apesanteur. Le jazz tel qu’il se jubile.
Alex Dutilh

  • Autumn Leaves

Keith Jarrett (piano)
Gary Peacock (contrebasse)
Jack DeJohnette (batterie)
Enregistré à Munich, 13 juillet 1986