Jazz au Trésor : La Discothèque Idéale de France Musique

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, à l’occasion de la sortie de « La Discothèque idéale de France Musique », une pépite débusquée côté jazz. Aujourd’hui, « Liberation Music Orchestra » de Charlie Haden.

Jazz au Trésor : La Discothèque Idéale de France Musique
La discothèque idéale de France Musique

Dans l’immédiat post-68, Charlie Haden ouvre les yeux et imagine la bande son de ces années assoiffées de liberté. Avec la complicité de Carla Bley en pasionaria de l'arrangement. Être citoyen du jazz, à New York, en 1969… Un des albums les plus farouchement politiques de l’histoire du jazz. 

La bande son d’une prise de conscience. L'œil du cyclone venait de passer tout près, Coltrane était déjà mort, Che Guevara était tombé, le Viet Nam se napalmait à feu et à sang, Franco et Salazar torturaient au soleil. Entre Charlie Haden et Carla Bley, la complémentarité coule de source. À lui la détermination, à elle le soin de la mettre en hymne.

Ils réunissent un all star de francs-tireurs de la turbulente jeune scène new-yorkaise sortie du free jazz pour retrouver le sens de la forme. Gato Barbieri et Don Cherry y jouent à la fois les éclaireurs et les incendiaires. Au menu, l’immense lyrisme des chants républicains de la guerre d'Espagne restitués en forme de suite, un hommage aux orphelins de guerre à travers la planète (War Orphans), un requiem pour Guevara (Song for Che, l’une des plus célèbres compositions de Haden), une reflexion sur les remous provoqués par la Convention Democrate de l’été 1968 (Circus ’68 ’69), l'hymne de la jeunesse américaine "radicale" (We Shall Overcome), et quelques pièces de transition suavement orchestrées par Carla Bley.

Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce document l'un des plus intenses de toute l'histoire du jazz : l'urgence du propos, la force du collectif centré sur une contrebasse brandie comme un étendard écarlate, l'assemblée générale de solistes d'exception transcendés par ces questions de vie et de mort, d'espoir et d'écrasement, la qualité d'écriture structurant tout le projet sur un socle de granit. 

À la dixième ou centième écoute, cette musique vous remue tripes et boyaux comme à la première fois. Le producteur s'appelait aussi Charlie Haden. Plutôt qu’une prise de pouvoir, il s’agit de la splendide adéquation de la maturité artistique et d'une utopie encore réelle.
Alex Dutilh

  • We Shall Overcome 

Don Cherry (cornet, flûtes)
Michael Mantler (trompette)
Roswell Rudd (trombone)
Bob Northern (cor, percussions)
Howard Johnson (tuba)
Perry Robinson (clarinette)
Gato Barbieri (saxophone ténor, clarinette)
Dewey Redman (saxophone alto, saxophone ténor)
Sam Brown (guitare, sanza)
Carla Bley (piano, tambourin, arrangements)
Charlie Haden (contrebasse, direction)
Paul Motian et Andrew Cyrille (batterie, percussions)
Enregistré à New York, 27-29 avril 1969