Jazz au Trésor : Kenny Wheeler - Windmill Tilter, The Story of Don Quixote

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la réédition en vinyle chez Decca du premier enregistrement du trompettiste Kenny Wheeler dans un album enregistré pour Fontana en 1968 à Londres, « Windmill Tilter : The Story of Don Quixote ».

Jazz au Trésor : Kenny Wheeler - Windmill Tilter, The Story of Don Quixote
Keny Wheeler, © Getty / Michael Ochs Archives

« Birth of a New Cool » serait un bon titre alternatif pour cet album de jazz britannique pour grand ensemble classique de 1968 perdu depuis longtemps par Kenny Wheeler (1930-2014), ou peut-être "Sketches of Pain", car les sonorités à la Gil Evans sont nées du douloureux rétablissement de ses dents de sagesse par le compositeur. Incapable de jouer de la trompette pendant trois mois, il compose cette suite pour le leader de big band John Dankworth avec lequel il avait souvent collaboré jusqu’en 1963. Le thème de la suite est l'histoire de Don Quichotte, mais à part quelques cadences ibériques, celle-ci n'est pas exécutée de manière littérale. Il s'agit d'une réédition d'importance car la musique était essentiellement indisponible et inaudible si vous n'aviez pas eu la chance d'en acheter une copie dans les quelques magasins londoniens qui l'ont conservée lors de sa sortie et en distillaient des exemplaires au compte-gouttes et à prix d’or ...

« Windmill Tilter : The Story of Don Quixote » est le premier enregistrement de Kenny Wheeler sous son nom. Un bugliste et trompettiste bugle dont chaque note est immédiatement identifiable, avec la passion pour les acidités en mineur de Booker Little, les staccatos du Miles Davis du milieu des années 60. On relève aussi dans cet enregistrement la présence du saxophoniste Tony Coe et  des tout jeunes John McLaughlin et Dave Holland.

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Kenny Wheeler, originaire de l'Ontario au Canada, se heurtait à l’impossibilité d'obtenir un visa temporaire pour élargir ses horizons de jazz aux États-Unis, et s’était rendu à Londres sur une impulsion à la fin des années 50 et y était resté. Ce disque est sorti quand il avait près de 40 ans et il a eu un long apprentissage en jouant dans tous les contextes euro-jazz imaginables, des styles d'orchestre de danse ellingtoniens comme l'orchestre de Dankworth au free jazz du Global Unity Orchestra, ou aux styles libres introvertis des Britanniques Derek Bailey et Tony Oxley, jusqu’aux innovations d'Anthony Braxton dans sa phase d'expatrié.

Ce premier album est étonnamment mature et chaque élément du style de Wheeler est exposé - les chœurs de cuivres à la Gil Evans, le mouvement cinématographique des arrangements, les mélodies douloureuses, les solos cristallins... Plusieurs morceaux s'écartent du format big band comme un quartet sax-guitare-basse-batterie qui ramène Kenny Wheeler dans le mode Miles du milieu des années 60. Ce qu'il partage avec ces artistes, c'est un lyrisme décalé, une aura de mélancolie, et un sens harmonique très sophistiqué, un art de la suggestion.

Peu de copies du vinyle avaient été pressées par Fontana à l’époque, et on a longtemps cru que les matrices avaient été perdus, c'est donc depuis longtemps un objet culte extrêmement recherché, et le début d'une carrière majeure qui est devenue exemplaire près de 40 ans plus tard. Wheeler est connu pour son humour timide, tout en autodérision, et sa personnalité effacée.

Kenny Wheeler remarquerait avec ironie qu'il aimait les histoires de losers plus que de héros, en dédiant « Windmill Tilter » au rêveur miteux de Don Quichotte. Toutes les caractéristiques de composition de Wheeler sont déjà présentes - les motifs de trompette courts et galbés brodés de manière éblouissante par les arrangements, un sens harmonique s'inspirant de modèles de Gil Evans à Paul Hindemith, des thèmes lyriques orientés vers la déconstruction de l'improvisation. Un mélange de précision étincelante et de tonalité douce-amère de Wheeler au bugle. Parmi les grands moments, Don The Dreamer équilibre magnifiquement insistance et romance et « Propheticape » se construit à partir d'une conversation complexe de trompette / saxophone alto en passant par le saxophone ténor robuste et les pauses de guitare de type Tal Farlow de McLaughlin jusqu'à une finale calme et contrastée. Ce « Windmill Tilter » sonne avec une fraicheur prophétique.

  • Preamble + Don The Dreamer 
  • Sancho 
  • Propheticape 
  • Don No More

Kenny Wheeler (bugle, composition)
John Dankworth (saxophone, direction)
Henry Lowther, Derek Watkins, Henry Shaw, Les Condon (trompette)
Chris Pyne, Michael Gibbs (trombone)
Alf Reece, Dick Hart (tuba)
Ray Swinfield, Tony Coe, Tony Roberts (saxophones)
John McLaughlin (guitare)
Alan Branscombe, Bob Cornford (piano)
Dave Holland (contrebasse)
John Spooner (batterie)
Tristan Fry (percussion)
Enregistré à Londres, en mars 1968