Jazz au Trésor : Hank Jones - The Oracle

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, le souvenir du trio réunissant Hank Jones, Dave Holland et Billy Higgins sur le label EmArcy en 1989 : « The Oracle ».

Jazz au Trésor : Hank Jones - The Oracle
Hank Jones, © Getty / Christian Ducasse

Exactement le genre de petit bijou que l’on se repasse sous le manteau. À l’écart de la médiatisation, ce géant du piano que fut Hank Jonesréussit là une des plus subtiles démonstrations de l’empathie qui peut s’inviter au sein d’un trio pour transformer une réunion au sommet en état de grâce.

Ils en ont pourtant vu d’autres ces trois-là. Hank Jones (1918-2010) et ses 60 albums en leader, l’aîné des frangins Thad Jones et Elvin Jones, débutant en accompagnant Ella Fitzgerald dans les fameux concerts Jazz at the Philharmonic, enregistrant au même moment avec Charlie Parker, avant de collaborer avec Benny Goodman, Lester Young, Cannonball Adderley, Wes Montgomery. Plus tard son Great Jazz Trio, en compagnie de Ron Carter et Tony Williams servira de master-class à bien des pianistes , et que dire de ses duos avec Charlie Haden ou Joe Lovano… Une carrière ininterrompue entre 1944 et 1990.

Dave Holland (né en 1946), repéré par Miles Davis en 1968, surfera ensuite sur les musiques défricheuses, du côté d’Anthony Braxton, Sam Rivers et Steve Coleman, avant de faire preuve, sur un long cycle d’albums chez ECM, d’une soif inextinguible de souci du renouvellement permanent de la forme. Sous des apparences de révolution tranquille, ses expérimentations ont contribué à l’avancée de la syntaxe du jazz depuis… quatre décennies.

Billy Higgins (1936-2001), avait un surnom, Smiling Billy, qui en disait beaucoup sur la légèreté et le sens du bonheur de son jeu de batterie, mais pouvait être trompeur sur son importance historique. En pleine lumière dans le quartet révolutionnaire de Ornette Coleman, il allait être un des piliers du label Blue Note entre ses contemporains Elvin Jones et Tony Williams. Tout comme Ed Blackwell, il marquera avec finesse la permanence du tempo dans des contextes free. À part Miles Davis, il aura joué avec tout le Gotha du jazz entre 1958 et 2000. Dans ses dernières années, il retrouvera son ami Charles Lloyd pour une complicité basée sur une profonde spiritualité.

Quand ces trois-là se retrouvent ensemble, pour la première fois en studio, Hank Jones est le plus surprenant. On s’attend à la grande élégance du classicisme et voilà qu’à 70 ans, il s’avère d’une modernité fringante, se mettant immédiatement au diapason de ses deux camarades, qui du coup, font un demi pas chacun en direction d’une sérénité naturelle. Si l’on recherche une définition de ce que les jazzmen appellent « interplay », celle-ci vous épargne la lecture de centaines de pages. La musique avance à trois, coule avec une limpidité confondante, il y a presque autant de place pour les solos de Dave Holland que pour ceux de Hank Jones et Billy Higgins barbotte avec ses baguettes comme un bébé dans l’eau de son premier bain…

Le répertoire ? Parfaitement équilibré entre originaux, standards et compositions d’autres musiciens. Mais on se dit que ça aurait pu être n’importe quoi. Tout ici est prétexte à faire chanter les doigts, à tendre la perche, à reprendre la balle au bond. Si le terme de « jubilation » n’était pas si souvent galvaudé, il prendrait là tout son sens. À ranger tout à côté des Bill Evans au Village Vanguard en 1961 et des trios de Brad Mehldau ou Fred Hersch aujourd’hui.

Interface
The Oracle
Beautiful Love
Trane Connections
Hank Jones, piano
Dave Holland, contrebasse
Billy Higgins, batterie
Enregistré à New York, mars 1989