Jazz au Trésor : Ella Fitzgerald - The Lost Recordings, Live Concertgebouw 1961

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la publication, dans une version restaurée du concert donné par Ella Fitzgerald au Concertgebouw d’Amsterdam le 18 février 1961.

Jazz au Trésor : Ella Fitzgerald - The Lost Recordings, Live Concertgebouw 1961
Ella Fitzgerald, © Getty / Pictorial Parade

En ce début d’année 1961, Ella Fitzgerald se dirige tranquillement vers ses 44 ans et est au firmament de sa gloire et de son talent. Consacrée comme l’une des voix les plus essentielles et emblématiques de l’histoire du jazz, elle est auréolée par le succès planétaire de ses relectures inspirées du “grand répertoire américain” (viennent de paraître coup sur coup sur le label Verve les « Songbooks » consacrés aux oeuvres de Cole Porter (1956), Richard Rodgers et Lorenz Hart (1957), Duke Ellington (1957), Irving Berlin (1958), George et Ira Gershwin (1959), lui ouvrant grand les portes d’une reconnaissance publique excédant largement les frontières de sa communauté d’origine).

La chanteuse, à cet instant de sa carrière, apparaît non seulement comme un “monstre sacré” de la musique populaire américaine mais comme l’une des quelques personnalités œcuméniques susceptibles d’incarner (urbi et orbi!) la possible réconciliation d’une Amérique déchirée par la question raciale. Ella est aussi à l’aise et “à sa place” dans les shows télévisés qui la plébiscitent qu’au gala d’investiture du tout nouveau président John F. Kennedy donné le 20 janvier à Washington D.C. ou sur la scène du Carnegie Hall de New York quelques jours plus tard pour un concert de soutien à Martin Luther King en pleine lutte pour les droits civiques.

Pour autant, embarquée près de huit mois par an sur les routes du monde entier dans le cadre des fameuses tournées “Jazz at the Philarmonic” (JATP) organisées par son mentor et impresario Norman Granz depuis le milieu des années 40, Ella, avec l’humilité qui la caractérise, ne semble rien vouloir changer de ses habitudes, continuant inlassablement de “faire le métier”, incapable, dirait-on, de s’imaginer ailleurs que sur scène, prosélyte infatigable du jazz et de ses valeurs, entièrement occupée à promouvoir et diffuser partout où on accepte de l’accueillir la bonne parole du swing, quelque harassante que puisse être cette vie nomade les années passant...

C’est dans cet état d’esprit de missionnaire, qu’en février 1961, Ella s’embarque une nouvelle fois pour l’Europe, honorant ainsi rien moins que sa 11e participation consécutive aux tournées JATP en partageant cette fois la tête d’affiche avec Oscar Peterson et son trio. Après une première escale à Berlin le 11 février marquant ses retrouvailles avec le public allemand un an après sa mémorable prestation immortalisée dans l’album live « Mack the Knife : Ella in Berlin » (Verve publiera des extraits de ce “second” récital, moins célèbre mais tout aussi exceptionnel, en 1991, sous le titre explicite de « Ella Returns to Berlin »), la chanteuse s’installe une semaine plus tard au fameux Concertgebouw d’Amsterdam, temple de la musique classique occidentale où elle a pris l’habitude de se produire depuis 1952 que les jam sessions du JATP y sont régulièrement accueillies.

Confortablement nichée au cœur d’une petite formation irrésistible de décontraction et de cohésion organique (qui pour installer l’ambiance inaugure seule le concert par un blues instrumental largement improvisé offrant au guitariste Herb Ellis l’occasion d’un solo délié mettant en valeur son sens de l’ellipse et de l’espace), Ella, dés son entrée en scène aux accents de la chanson Too Close For Comfort extraite de la comédie musicale “Mr Wonderful” créée en 1956 par Sammy Davis Jr., donne le ton de la soirée en un savoureux cocktail de professionnalisme, de musicalité et de naturel, typique de son génie. Magnifiquement soutenue par le piano subtil, élégant et raffiné de Lou Levy (musicien phare de la scène West Coast, partenaire de la chanteuse depuis 1957 dans le cadre des tournées JATP) et la sobriété pneumatique d’une section rythmique composée par le contrebassiste Wilfred Middlebrooks et le batteur Gus Johnson, aussi sensuelle que fonctionnelle, Ella Fitzgerald y déroule les attendus d’un tour de chant parfaitement rôdé et maîtrisé, alternant avec beaucoup de finesse et de “savoir faire” morceaux résolument jazz mettant en exergue son sens du swing et de l’improvisation (Mr Paganini, St Louis Blues), compositions extraites du Great American Songbook (pas moins de trois thèmes des frères Gershwin : How Long Has This Been Going On ?, I’ve Got A Crush On You et Loreley).

Lou Levy évoquant cette collaboration dans le livre de Stuart Nicholson, « Ella Fitzgerald : A Biography of the First Lady of Jazz », a probablement les mots les plus justes pour décrire le génie scénique de la chanteuse à cette époque : “Je pense que c’est sa fondamentale honnêteté qui captivait les foules. Elle possédait une merveilleuse sonorité et elle swinguait vraiment très fort. Je pense que c’est la chanteuse la plus swinguante que j’ai jamais entendue — et on est nombreux à partager cette opinion. A chaque concert la foule était électrisée et enthousiaste. Ella profitait de cette énergie en retour pour s’élever toujours plus haut. Le groupe était très fort. Le répertoire était très fort. Tout était fondé sur des bases très sûres. Il n’y avait aucune place pour le doute ou l’à-peu-près. On était là pour swinguer et c’est ce qu’on faisait. Aussi bonne qu’Ella soit en studio, c’est face à un public qu’elle a toujours donné le meilleur d’elle-même... C’était une bête de scène, une improvisatrice hors norme, beaucoup plus avancée que toute autre chanteuse avec qui j’ai pu jouer au cours de ma carrière. En général les choses sont beaucoup plus cadrées. Avec Ella on évoluait toujours peu ou prou dans un esprit de jam session, tout était travaillé mais rien n’était formalisé. On lançait l’intro et on y allait, on savait que le voyage serait agréable!

On ne saurait mieux dire la suprême séduction dont fait preuve Ella Fitzgerald tout au long de ce récital touché par la grâce, plongeant au coeur de l’émotion sans jamais avoir recours à aucun effet (sinon parfois parodique et humoristique, comme dans sa version de Mack the Knife...), n’utilisant son immense virtuosité que pour trouver chaque fois la note juste, donnant constamment l’impression de créer dans l’instant un répertoire pourtant éprouvé par des dizaines d’interprétations...

Ce concert avait déjà fait l’objet d’une édition clandestine sur le label Solar en 2012, sous le titre « The Amsterdam Concert ». Il a été cette récupéré en bonne et due forme des archives de la radio néerlandaise, en faisant l’objet d’une restauration méticuleuse par Fondamenta/Devialet.

Ella Fitzgerald (voix)
Lou Levy (piano)
Herb Ellis (guitare)
Wilfred Middlebrooks (contrebasse)
Gus Johnson (batterie)
Enregistré au Concertgebouw d’Amsterdam, le 18 février 1961

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