Jazz au Trésor : André Popp - La musique m'aime

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la publication chez Panthéon/Universal de « La Musique m’aime », un coffret de 6 CD proposant un panorama de l’œuvre musicale d’André Popp, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre.

 Jazz au Trésor : André Popp - La musique m'aime
André Popp, © Jacques Aubert

André Popp (1924-2014) fait partie de notre mémoire collective. On doit à ce compositeur/arrangeur/chef d’orchestre des titres interprétés par les plus grands de la chanson. De Juliette Gréco à Jacques Brel, de Catherine Sauvage à Henri Salvador, en passant par Barbara… Maître aussi de la variété, il a notamment composé la chanson Love is Blue qui a fait le tour du monde portée par des centaines d’interprètes, et de nombreux tubes pour pour Marie Laforêt, Dalida, Claude François, Sylvie Vartan, ou Céline Dion. 

Il est le créateur de ce son si particulier, à la fois joyeux, ludique, insolite, qui signant ses nombreux albums a alimenté ses génériques de séries d’animation (Colargol, Babar...), d’une myriade d’émissions de radio ou de télévision (La Tête et les Jambes entre autres…) et de bandes originales (Tintin…). 

Avant-gardiste à son heure, il se passionnait pour les explorations sonores, inventant des trucages audacieux avec les moyens de l’époque, qu’on retrouve dans le disque culte « Elsa Popping et sa Musique Sidérante ». Juste retour des choses, la nouvelle génération électro le remixe à son tour ! 

Il fut encore et surtout le compositeur du fameux conte musical en 5 volets « Piccolo, Saxo et Compagnie » qui déclencha chez tant d’enfants la passion pour la musique. Un conte intemporel qui ressort justement en livre-CD (Hachette), en vinyle (Universal) et qui va être joué au Théâtre des Champs Elysées le 12 janvier 2020 avec Juliette comme narratrice. 

C’est dans ce contexte que ce coffret de 133 titres sur 6 CD, avec un livret de 40 pages, réalisé par son fils Daniel Popp, ambitionne de rassembler enfin les plus belles pépites de cette œuvre si profuse.

Coffret André Popp
Coffret André Popp, © Mercury

Préface de Daniel Popp Ce fut douloureux parfois d’extraire de la quinzaine de vinyles instrumentaux sélectionnés, les plus belles pépites. Ce qui signifie celles marquées le plus de la patte poppienne. Un creuset où le rôle essentiel de la mélodie, pivot de sa musique et de celle de tout vrai compositeur - et de tout ce coffret, dans le fond – est comme dynamisé, éclairé au fil des titres par une couleur orchestrale dynamique, brillante, pêchue, éclatante de vie. Tout comme elle évoque parfois la douceur, la tendresse, la nostalgie de l’enfance, la mélancolie, le mystère. Le jazz de Stan Kenton, la musique populaire folklorique, la musique classique postérieure à Fauré : Stravinsky, Ravel, Messiaen se fondent par touches et envolées lyriques à cette patte colorée dont on ne peut comprendre l’audace harmonique, la malice, la folle inventivité musicales, si personnelles, qu’à l’aune de son enfance endeuillée, comme si elles en étaient le pendant lumineux, joyeux qui éclaire tout le CD 1. Une belle histoire de résilience. 

Les titres du CD 2 issus également de ses disques et de quelques autres, sont mis en perspective de leur histoire. Soulignons le rôle essentiel de la radio d’après-guerre, sous l’égide du fameux Club d’Essai autorisant toutes les audaces, toutes les rencontres (Tardieu, Quenault, Soupault, Billetdoux et tant d’autres). 

Le CD 3 présente un Melting Popp d’autres expressions : ses plus beaux arrangements (15 joyaux sur des centaines commandées par Canetti ; à mon goût, ceux pour Gréco frôlent le génie) ; un résumé bien court d’une quête d’inventaire un peu fou des centaines de reprises de son plus grand succès Love is Blue avec plusieurs inédits dont la version américaine de Jackie Allen, pour moi l’une des plus belles ; ou celle japonaise et délicieuse du groupe The Indigo ; deux suites orchestrales inédites enfin : Hi-Fi brillant, coloré, fantasque, barré au point de se demander si Zappa, adolescent à l’époque de sa création, ne l’aurait pas écoutée. Et une perle dont j’ignorais tout, une Berceuse Noire résolument jazzy, composée et arrangée par Popp, mais interprétée et dirigée par son ami Michel Legrand. 

Deux CD 4 et 5 consacrés aux chansons. Une telle anthologie musicale ne pouvait se conclure sur le CD 6 que par l’apogée de son œuvre : Piccolo, Saxo et Cie. 

Biographie du livret, rédigée par Bertrand Dicale Compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, André Popp tient du mage africain que l’on a vu sur la place du marché en même temps qu’un autre témoin lui parlait au fond d’une grotte lointaine… De savants diggers se délectent de ses vinyles mais aucune vendeuse de parfumerie dans l’hémisphère nord n’ignore son Love Is Blue ou ses Lavandières du Portugal

Ils sont rares, les musiciens qui, comme lui, jouissent de l’admiration de leurs pairs épatés sans avoir perdu de vue le chemin du grand public – un élitisme populaire, la doctrine Jean Vilar appliquée à la variété… André Popp n’a pourtant guère théorisé son travail. À la presse des années 60 qui l’interroge sur ses succès internationaux comme aux experts postmodernes d’après l’an 2000, il dit la même chose : il n’a jamais été animé que par son goût. S’il a profondément marqué plusieurs générations d’auditeurs et de professionnels, il n’en est pas un qui ne se soit demandé si s’appeler Popp n’était pas, déjà, une création d’artiste. Eh non ! André Popp naît le 19 février 1924 avec un patronyme de lointaine origine allemande. À Fontenay-le-Comte, sous-préfecture de la Vendée, il grandit dans une maison hantée par le deuil. Les deux premiers maris de sa mère sont des victimes de la Première Guerre mondiale. Son troisième époux est un médecin militaire qui a fait l’essentiel de sa carrière aux colonies. La sœur aînée d’André Popp meurt quelques mois avant sa naissance et il a cinq ans quand son père est emporté par une vieille maladie tropicale. 

On le met au piano. Dans la maison sinistre où trônent les photos des morts, il s’installe au clavier pour inventer des émissions de radio dans lesquelles il est à la fois le speaker, le chanteur de charme ou la voix de la publicité… En 1939, la mobilisation prive son collège, l’Institution Saint-Joseph, de son abbé organiste. Il est chargé de le remplacer et se passionne pour sa tâche. Toute la semaine, il prépare la liturgie de la messe du dimanche : antiennes, cantiques et sonneries qui se sont sédimentés depuis des siècles mais aussi les pièces censées être improvisées au début et à la fin de l’office. 

Le jeune Popp découvre les compositeurs qui révolutionnent l’esthétique de l’orgue liturgique français dans l’élan impulsé par Louis Vierne, l’organiste de Notre-Dame de Paris disparu en 1937. Jean Langlais et Olivier Messiaen, qui ont à peine plus de trente ans, sont d’une influence décisive sur le jeune homme qui compose déjà, fasciné par les « accords qui frottent », selon une expression que, plus tard, on retrouvera dans toutes ses interviews. Hors des évidences de la tonalité, il aime accrocher ici ou là un dièse qui donne à la mélodie un petit air penché et réveille discrètement l’oreille. 

La guerre lui apporte Jean Broussolle, jeune musicien de quatre ans son aîné, que les soupçons policiers sur ses activités de résistant ont conduit à se « mettre au vert » à Fontenay-le-Comte. Broussolle a déjà un pied dans le monde des variétés et – quelques années plus tard – deviendra membre des Compagnons de la Chanson. Il explique à Popp la construction d’une chanson populaire, dont la structure doit être simple et la mélodie, limpide. 

Ils construisent leurs premières chansons, avec lesquelles le Vendéen monte à Paris en novembre 1944. Lent apprentissage chez des éditeurs de musique où il joue les nouvelles chansons aux interprètes potentiels, ou avec quelques artistes qu’il accompagne dans des cabarets. En 1947, il est engagé par Raoul Breton, l’éditeur qui a découvert Charles Trenet et qui lancera Charles Aznavour. Il y rencontre une jeune chanteuse belge, Marie-Jeanne Morel, qui deviendra Marie Popp. 

Breton le pistonne auprès de Jacques Canetti, le maître du cabaret des Trois Baudets où, pendant quatre ans, il tient le piano pour accompagner les fameux spectacles de chansons et d’humour qui se jouent chaque soir à guichets fermés. Mais, pour André Popp, l’essentiel se joue le crayon à la main, devant le papier à musique. Il sollicite une entrevue avec Olivier Messiaen. Après avoir examiné ses partitions, le maître dit : « Je n’ai plus rien à vous apprendre. » 

Également recommandé par Raoul Breton, il entre à la Radiodiffusion française où le poète Jean Tardieu l’engage au Club d’Essai (le lointain ancêtre de France Culture) où il travaille pour la série Chansons d’écrivains puis prend la responsabilité de l’émission Chanson pour demain, où il invite de jeunes artistes comme Catherine Sauvage, Georges Brassens ou Maria Rémusat à chanter, par exemple, avec des ondes Martenot, un basson, un clavecin et un accordéon. 

En 1953, Paris Inter (le futur France Inter) lui confie la partie musicale de La Bride sur le cou, émission vedette du samedi soir. Pendant sept ans, il compose, orchestre et enregistre une demi-heure de musique chaque semaine, outre les réorchestrations de toutes les chansons des artistes invités. Philips l’engage pour enregistrer des disques de musique instrumentale – des 33 tours d’une folle invention qui, plus tard, fascineront DJ et esthètes de plusieurs générations. 

Il devient aussi un arrangeur majeur, orchestrant des chansons des débuts de Jacques Brel, de la maturité de Juliette Gréco où de l’apogée de Marie Laforêt mais aussi des centaines de disques dans tous les répertoires – l’exigence Rive Gauche, des romantiques et des amuseurs, quelques péronnelles météoriques, des habitués du succès et des soutiers de la gloire… 

Et, dans cette carrière foisonnante, l’épopée de Piccolo, Saxo et Compagnie ne doit pas faire oublier qu’il a composé pour Babar, Colargol ou Bécassine ; ni la radio qu’il a donné à la télévision les génériques légendaires du Mot le plus long ou de La Tête et les Jambes ; ni la chanson qu’il a composé pour des dizaines de pièces de théâtre ou de spectacles de scène, et arrangé pour deux mille représentations à Londres et Broadway la comédie musicale Irma la Douce mise en scène par Peter Brook. Une singulière trajectoire, ni écrasée de célébrité ni marginale, influente et humble tout à la fois. Comme une gamme bizarre qui traverserait une mélodie romantique… 

  • Sexy Sax

« Musiques en tous genres »
André Popp et son orchestre, 1956

  • Sous son chapeau cloche

« Elsa Popping et sa musique sidérante »
André Popp et son orchestre, 1957

  • Air Blessé

« Po… Pô… Popp »
André Popp et son orchestre, 1960

  • Electric Band

« Popp’s Music »
André Popp et son orchestre, 1967

  • Berceuse Noire

« Jeux d’orchestre »
Michel Legrand, 1956