Jazz au Trésor : André Hodeir - Bitter Ending

Sorti des étagères de la discothèque de Radio France et jamais réédité en CD, le LP « Bitter Ending », l'œuvre d'André Hodeir sur un fragment de Finnegans Wake de James Joyce, avec les Swingle Singers.

Jazz au Trésor : André Hodeir - Bitter Ending
Photo - montage pochette Bitter Ending de André Hodeir MEA 603*380

Les Swingle Singers : Christiane Legrand, Nicole Darde, Claudine Meunier, Hélène Devos, Joseph Noves, Ward Swingle, José Germain, Jean Cussac.
Roger Guérin (trompette)
Pierre Gossez (sax alto)
Jean-Louis Chautemps (sax ténor)
Jacques Cavellero (contrebasse)
Marcel Sabiani (batterie)
André Hodeir (composition, direction)

"Bitter Ending" a été composé en 1971-72 et a été créé le 31 juillet 1972 au Festival d'Avignon. L'enregistrement a eu lieu les 11 et 12 septembre 1972 à la Maison de la Radio à Paris.

Dans le texte de présentation d'un disque précedemment publié par Epic ("Anna Livia Plurabelle ") j'ai dit qu'elle était ma dette envers le grand écrivain irlandais James Joyce.

"Bitter Ending " n'est pas, à proprement parler, une suite d'Anna Livia Plurabelle ; mais l'oeuvre emprunte son texte au même livre : Finnegans Wake ; quant au personnage d'Anna Livia, s'il est le prétexte de la pièce qui porte son nom (tout en étant absent), ici il prend la parole. Je me suis en effet limité, à deux ou trois citations près, à la section finale de Finnegans Wake, que les commentateurs de Joyce appelent "monologue d'Anna Livia".

Ce monologue dans lequel l'héroïne ressasse, au moment où elle glisse dans le néant, les souvenirs chaotiques de sa vie, pourraient être aussi celui de la Liffey, la rivière de Dublin, traversant la ville (Soft Morning, City ! ) avant de se jeter dans l'océan. Anna Livia la femme, Anna Liffey rivière : c'est, symboliquement, le même être, auquel Joyce prête une langue d'un rare intensité poétique, où les allitérations, les onomatopées, les accidents de toute sorte évoquent - on l'a dit avant moi - le scat chorus et la syncopation du jazz.

Mais il y a, dans cette "fin amère", l'espoir d'un éternel retour. Finn, again !. Le livre, qui a commencé au milieu d'une phrase, s'achève au milieu d'une phrase : la même phrase.

Comme "Anna Livia Plurabelle", "Bitter Ending" est une oeuvre vocale et instrumentale conçue dans le style du jazz : mais à la diffrérence d'"Anna Livia Plurabelle", où deux voix solistes étaient soutenues par un assez grand nombre d'instruments, dans "Bitter Ending", dont l'effectif est volontairement réduit, les huit chanteurs du groupe vocal n'ont comme contre-partie que cinq instrumentistes (et ceux-ci ne "doublent" pas, comme les saxophonistes, notamment, eussent pu le faire).

Il s'agit donc, pour les voix, d'un style "de groupe", où l'écriture est généralement d'esprit collectif. Les solos vocaux, toutefois n'en sont pas exclus. C'est Christiane Legrand qui chante le solo initial (No Wind No Word, Only a Leaf, Just a Leaf and Then Leaves ) et, vers le milieu de l'oeuvre le long solo où le timbre du soprano se mêle à celui du saxophone alto (Let Me Lean, Just A Lea... ). Claudine Meunier chante le passage en 6/8 (And She Is Comming, Swimming In My Hindmoist ) qui fait suite au choeur a capella (But You're Changing... ) ainsi que le lento de la fin (Two More, Onetwo Moremens More ), où elle dialogue avec la trompette. Ward Swingle interprète les passages parlés et chante, avec Christiane Legrand, le duo One In A Thousand Of Years Of The Nights. Nicole Darde, Hélène Devos, José Germain et Jean Cussac ont également des interventions qui les mettent en valeur. Enfin, c'est Joseph Noves que l'on entend en falsettiste au toutes premières mesures de l'introduction.

Le quintette instrumental n'a pas pour unique fonction d'accompagner les voix. Il est exactement aussi important que le groupe vocal ; et, tour à tour chacun des ses membres peut être promu soliste.

Dans "Bitter Ending" ainsi que "Anna Livia Plurabelle", j'ai fait exclusivement usage de la technique de l'"improvisation simulée ". Cela veut dire que les structures sont très libres, encore qu'une assez longue section centrale s'organise sur le schème du blues.

L'oeuvre se veut-elle, à l'image du poème qui résume l'histoire de l'héroïne, un résumé de l'histoire du jazz ? Nullement. Et pas davantage ne peut-elle être assimilée à ces partitions contemporaines qui utilisent les oeuvres du passé en une lecture dite "critique". SI j'y ai mis les éléments de langage que m'ont appris les différentes écoles jazzistiques, c'est, j'ose le dire, sans aucune arrière-pensée interprétative. "Bitter Enging" doit être entendu "au premier degré". La nouveauté, si nouveauté il y a, il faut plutôt la chercher, me semble-t-il, dans la texture, ainsi que dans un certain miroitement stylistique qui résulte de la forme particulière de l'oeuvre.

André Hodeir

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