Jazz au Trésor : Alain Goraguer - Le Monde Instrumental d'Alain Goraguer, Jazz et Musiques de Films, 1956-62

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, la publication chez Frémeaux d’un recueil de 3 CD, « Le Monde musical d’Alain Goraguer », sous-titré « Jazz et musiques de films, 1956-62 ». Un bain de fraîcheur.

Jazz au Trésor : Alain Goraguer - Le Monde Instrumental d'Alain Goraguer, Jazz et Musiques de Films, 1956-62
Alain Goraguer & Boris Vian, © Stan Wiezniak / Universal

Nous célébrons cette année du centenaire de Boris Vian. Dans la somme aussi hilarante que pertinente de ses écrits sur le jazz, on trouve ce texte, initialement publié dans Jazz-Hot en octobre 1956 et intitulé « Go… Go… Goraguer ».

« Dès l’âge de six ans, il étonnait ses voisins parce qu’il ne jouait pas de piano. À une époque où le prodige foisonne, où le génie encombre les ruelles étroites des cités modernes, c’est assez remarquable pour qu’on le souligne. Pour résumer une existence fertile en péripéties, disons qu’à quinze ans il prit conscience de cette carence et se mit à l’étude du violon. Après quoi, rebuté par la malignité sournoise de ces cordes glissantes sur lesquelles il faut poser les doigts, et de préférence au bon endroit, il obliqua vers le piano qui se trouvait d’ailleurs deux mètres plus à gauche.

Bref, Goraguer étudia le piano. Malgré le ton de cet article – ton motivé par des raisons que je vous exposerai ultérieurement si Dieu me prête vie – il l’étudia sérieusement. Il habitait Nice ; on s’est aperçu depuis un certain temps que les musiciens niçois ont tendance à concurrencer en nombre les musiciens du Nord. Belle preuve d’équilibre pour notre pays hexagonal s’il en fut. Il possédait en propre une certaine timidité qui l’éloigna longtemps des cercles bruyants où l’on parle de jazz beaucoup plus qu’il ne faudrait, pour en faire beaucoup moins que, etc. Cette timidité se traduisait par une assiduité louable : non qu’il soit rare de rencontrer des gens qui travaillent leur piano, mais tout de même, chez les amateurs de jazz, c’est souvent assez mal vu. À vingt ans, Goraguer rencontre, à Nice, Diéval, qui lui conseilla de ses consacrer au clavier. Ravi de ce bon prétexte, Goraguer qui n’attendait que ça se rendit à Paris et se mit à l’étude de l’harmonie tout en continuant ses exercices de passage du pouce. Ça fait mal.

J’ai beaucoup de scrupules à parler de Goraguer. C’est difficile de parler d’un ami. D’autant que je suis responsable du premier disque qu’il a enregistré chez Philips. Ceci ne m’empêchera pas, pourtant, de déclarer que je suis ravi de l’avoir fait enregistrer. Il a presque fallu le traîner au studio par la peau du cou, et il avait un trac effrayant. Je crois quand même que cela valait la peine. Je crois qu’il a l’étoffe d’un pianiste de jazz de premier plan.

Je crois aussi que ce premier microsillon surprendra. Je n’ai pas l’habitude de donner dans le dithyrambe. Le dithyrambe est ridicule en toute saison. Je voudrais simplement attirer votre attention sur le fait que Goraguer a des qualités qui manquent à beaucoup de jeunes musiciens. D’abord, il a un certain nombre d’idées originales. Y’en a pas tellement qui en ont. Ensuite, il a déjà une technique impressionnante. Troisièmement, il possède une qualité à laquelle je suis peut-être trop sensible quand il s’agit de piano : le toucher (pourtant, je crois qu’on ne peut pas être trop sensible à cette qualité-là). Enfin, il a une attaque et une « pêche » impressionnantes.

Ça n’aurait rimé à rien d’écrire cet article et de le faire signer par d’autres ou de le signer d’un nom inconnu. Personne, parmi les musiciens de jazz, ne connait encore Goraguer ; je suis le seul, je crois, à le connaitre comme ça. Il est donc normal que ce soit moi qui en parle. Ce n’est ni pour faire de la publicité à Philips, qui n’a pas besoin de ça, ni pour me poser en découvreur, car Goraguer n’avait pas non plus besoin de ça pour bien jouer, et quand on joue bien, ça se sait toujours. J’ai écrit ce papier, et je le signe, uniquement pour attirer l’attention de mes amis – et je sais que j’ai pas mal d’amis qui me font le plaisir de m’écrire ou de me lire – sur un jeune gars qui doit aller loin si les petits cochons ne le mangent pas en route. Il est peu probable que les petits cochons le mangent en route ; et que les petits cochons se méfient, car il a bon appétit. Et je suis certain – je vous le garantis – que vous ne vous ennuierez pas une seconde en écoutant son disque. C’est bourré de choses. Et ce n’est qu’un premier disque. La suite dépend de lui. En outre, ça swingue. Mais oui. Voyez vous-mêmes.

Je ne juge pas utile de parler de l’accompagnement fourni par Paul Rovère et Christian Garros ; on sait ce qu’on peut attendre d’eux. »

  • Les Lavandières du Portugal

« Alain Goraguer et son trio n°1 » (45t. Philips)
Alain Goraguer (piano)
Paul Rovère (contrebasse)
Christian Garros (batterie)
1956

  • Gogo's Goggles
  • British Soup

« Go…Go… Goraguer » (LP Philips)
Alain Goraguer (piano)
Paul Rovère (contrebasse)
Christian Garros (batterie)
1956

  • I Only Have Eyes For You

Laura Fontaine et son quartette « Piano-bar » (LP Fontana)
Alain Goraguer (piano)
probablement Paul Rovère (contrebasse) et Christian Garros (batterie)
1958

  • Ce mortel ennui

« Go…Go… Goraguer » (45t. Philips)
Alain Goraguer (piano)
Paul Rovère (contrebasse)
Christian Garros (batterie)
1958