Jazz au Trésor : Jimmy Giuffre - 1961

La séquence des perles et des inédits ressortis de l’oubli. Cette semaine, l’un des albums qui allaient marquer l’année 1961, il y a soixante ans, « Fusion », du Jimmy Giuffre 3, avec Paul Bley et Steve Swallow, réédité il y a quelques années chez ECM avec « Thesis » enregistré 5 mois plus tard.

Jazz au Trésor : Jimmy Giuffre - 1961
Jimmy Giuffre 3, © Getty / Herb Snitzer

Face au désintérêt de Verve et Universal pour rééditer ce joyau de musique en vol libre, Manfred Eicher décida de le faire lui-même sur son label ECM, sous le titre « 1961 », confiant au passage que ce sont deux albums qui avaient changé sa vie et décidé de sa vocation de producteur. Et même de ses choix artistiques : si on veut bien considérer que le label ECM privilégie le concept de musique de chambre appliqué au jazz, alors, ce trio de Jimmy Giuffre en est tout simplement un pionnier. Clarinette, piano, contrebasse… sans batterie. Le ton est donné.

Le paradoxe tient à ce que ce souffle d’air frais, n’emprunte en rien au jazz cool de la décennie précédente, mais surtout aux premiers pas d’un free jazz en plein bouillonnement. Giuffre avait 40 ans, Bley 29 et Swallow 21. Après des débuts dans les formations de Woody Herman, puis de la West Coast, Jimmy Giuffre avait monté en 1956 un premier trio sans batterie avec Jim Hall (guitare) et Ralph Peña (contrebasse), puis un second où le trombone de Bob Brookmeyer remplaça la contrebasse. Avec Paul Bley et Steve Swallow, il fera un pas supplémentaire vers l’abstraction lyrique. 

Là où les deux trios précédents se référaient encore à un sens de la forme, dans le contexte des années 50, les murs sont ici repoussés et les fenêtres s’ouvrent béantes sur de nouveaux horizons. Les choix harmoniques totalement ouverts de Paul Bley (il avait accompagné les premières explorations d’Ornette Coleman) n’y sont pas pour rien, non plus que l’aisance de Steve Swallow à s’affranchir de son rôle de repère rythmique. Avec eux, dans un rapport très égalitaire, Jimmy Giuffre invente un sens de l’espace, sculpte les silences, ose des contrepoints acrobatiques. 

Soixante ans plus tard, on reste médusé par autant d’élégance. L’économie avec laquelle les trois musiciens s’expriment laisse percevoir une intense écoute réciproque. Il faudra une année de plus pour qu’en 1962, avec « Free Fall », le trio emporte une large adhésion. Avec « Fusion », ils avaient non seulement un temps d’avance, mais affichaient une vision prophétique : celle où la rigueur de la concision autorise toutes les audaces. En 2021, ce jazz-là ressemble à un manifeste qui a autorisé bien des « yes we can » dans l’intervalle ! 

  • Brief Hesitation
  • Emphasis
  • Scootin’ About
  • Cry, Want
  • Jesus Maria 

Jimmy Giuffre (clarinette)
Paul Bley (piano)
Steve Swallow (contrebasse)
Enregistré à New York, 3 mars 1961