Earprint - Easylistening

Le quartet Earprint est composé de deux des paires sacrées du jazz : basse et batterie d’un côté, trompette et saxophone de l’autre. Sans piano, en 1960 c’était avant-gardiste. Aujourd’hui, c’est… easy listening.

Earprint - Easylistening
Earprint, © Jonas Tarm

Easy Listening aborde le jazz moderne, non pas tant comme style, mais comme une lentille à travers laquelle nous pouvons voir et entendre davantage de musique. Il renforce la manière dont le jazz digère avec bonheur la musique contemporaine et dont tout matériel musical peut être rendu cool et sophistiqué, que tout sentiment peut être lié au blues.

Le blues est un fil conducteur important pour Earprint, plus encore qu'il n'y paraît à première vue. Les courants du rock et du jazz, les deux principaux descendants du blues, se fondent dans leur esthétique. L'énergie brute du Nirvana rencontre le progressisme transcendant de Mark Turner ; les teintes psychédéliques de Jimi Hendrix recolorent le contrepoint de Thelonious Monk. Le chaud rencontre le froid ; le sucré, l'aigre ; le salé et l'amer coexistent. Le blues est une musique où les contraires se rejoignent, où les contradictions se détendent et les paradoxes se développent. Telle est la nature de Earprint.

Les deux souffleurs expriment le premier paradoxe : comment deux voix peuvent-elles sembler si parfaitement assorties alors que leurs approches sont si radicalement différentes ? Lorsque le trompettiste Tree Palmedo et le saxophoniste-clarinettiste Kevin Sun jouent ensemble, leurs sons fusionnent. Il faut prêter attention à la façon dont ils traitent les intervalles harmoniques dissonants : certains des moments les plus forts de l'album sont ceux où les lignes harmoniques lisses se fracturent en dissonances floues. Pourtant, en tant que solistes, leurs démarches sont presque opposées.

Tree Palmedo est avant tout un mélodiste. Chaque détail de son jeu semble faire fondre les cuivres de la trompette en un miel doux et épais. Il chante vraiment à travers l’instrument, et les mélodies sont livrées avec confiance et tendresse. Kevin Sun, en revanche, est un conceptuel et un caméléon. Alors que Tree Palmedo porte son cœur sur la main, Kevin Sun dissimule sa main, déployant délibérément de nouvelles idées l’une après l’autre. Il feint puis riposte, laissant planer le doute avant de jaillir comme un spécialiste rusé des arts martiaux. Un son caractéristique d'Earprint est la juxtaposition de l’urgence d’un solo de trompette magnifique avec un solo de saxophone multidimensionnel déconcertant. Plus grand que la somme de ses parties, en effet.

La section rythmique incarne un autre paradoxe : le bassiste Simón Willson est le moteur à combustion du groupe, tandis que le batteur Dor Herskovits offre une texture liquide et fraîche par dessus, comme une rivière qui scintille en léchant les berges. Comment ces forces se combinent-elles si bien sans s'annuler ? Une partie du secret réside dans la force des compositions, qui sont toutes construites en délicates couches qui s'emboîtent les unes dans les autres. Pendant la plus grande partie de l'album, Simón Willson fredonne un groove assuré, libérant ainsi Dor Herskovits pour qu'ils puissent jongler avec des textures d'élan, d'humour et de mystère. Ces deux-là balancent et se balancent ; ils soutiennent et ils surprennent. Ils improvisent avec subtilité, mais sans inhibition. Willson et Herskovits possèdent une étonnante polyvalence et aucune inertie stylistique ; on a l'impression qu'ils pourraient jouer n'importe quoi à n'importe quel moment et faire en sorte que ce soit bien à chaque fois.

Outre l'excellence de ses membres individuels, Earprint est notamment un quartet de son temps. Au lieu de la variété habituelle de styles de jazz, sur “Easy Listening”, nous entendons un mélange de grunge pluvieux, de brillantes bizarreries Nintendo, de constructions académiques mystifiantes et d'hymnes sérieux. Ces jeunes hommes ont eu le privilège de grandir à une époque où il était plus facile que jamais de consommer de grandes quantités de musique et cela se voit. Earprint récompense l'auditeur curieux et l'emmène dans un voyage à la fois vaste et rapide. C'est la magie du jazz intelligent et créatif. “Easy Listening” brûle de mille feux.
(extrait du communiqué de presse en anglais - traduction E. Lacaze / A. Dutilh)