Duke Ellington : 10 (petites) choses à savoir sur ce géant du jazz

Si le duc n’est pas au sommet de l’échelle de la noblesse, c’est le Duke qui trône dans le monde du jazz ! Voici 10 (petites) choses à savoir sur Edward Ellington, surnommé le « Duke », une des plus grandes figures de l’histoire du jazz.

Duke Ellington : 10 (petites) choses à savoir sur ce géant du jazz
Duke Ellington (1899-1974), © Getty / Bettmann

Un Duke avant l’heure

« Duke aura toujours 25 ans d’avance » affirme le chanteur Nat "King" Cole : un compliment non des moindres venant d’un 'roi' ! En effet, avant même d'atteindre les sommets du jazz, Edward Kennedy Ellington a déjà tout d’un duc. Né dans une famille de classe moyenne, sa mère tente de lui inculquer dès son plus jeune âge un style digne d’un gentleman. Elle l’entoure de femmes raffinées afin de lui apprendre les bonnes manières et de lui apporter une confiance en lui, confiance dont il ne manquera pas plus tard dans la vie.

Sa façon d’être et de s’habiller le démarquent naturellement de ses amis, qui ne cessent de remarquer son allure noble. Ellington écrira plus tard dans son autobiographie Music is My Mistress (1976) que c’est son ami Edgar McEntree qui l’adouba : « Je pense qu’afin d’être digne de mériter son amitié constante, il pensait que je devrais avoir un titre. Donc il m’appelait Duke ».

Avant le jazz, le baseball

L’éducation raffinée du jeune Duke comprend une initiation à la musique, et plus précisément l'apprentissage du piano, dans l’espoir qu’il s’oriente ensuite vers l’orgue afin de jouer dans un cadre religieux. Mais Duke ne s’intéresse pas à la musique classique et trouve rapidement un moyen de manquer ses cours : aller jouer au baseball avec son équipe, les Senators. Parmi leurs fans se trouve même le président Theodore Roosevelt, qui passe souvent par le terrain afin d’observer les matchs lors de ses sorties à cheval.

Mais lorsque Duke est blessé après avoir reçu une batte de baseball sur la tête, sa mère décide que la musique sera un passe-temps plus sûr pour son fils. Heureusement, ce dernier découvre le style ragtime du pianiste Harvey Brooks. Pleinement séduit par ce genre libre d’esprit, le Duke fait son premier pas dans le monde du jazz.

Duke, l’artiste et le poète

Malgré ses mauvaises notes à l'école, Duke se voit offrir en 1917 une bourse pour le Pratt Institute of Applied Arts, école prestigieuse d’art de Brooklyn, après avoir remporté un concours lancé par la NAACP (l’Association Nationale pour la Promotion des Gens de Couleur). Il décide cependant de poursuivre une carrière de jazzman : il est plus facile d’écrire de la musique à l’arrière d’un taxi que de peindre, expliquera-t-il plus tard.

Athlète, artiste, jazzman : le Duke semble pouvoir tout faire. À ses nombreux talents s’ajoute également la poésie, qu’il préfère cacher, sauf à de rares occasions. « On peut tout dire avec le trombone, mais il faut faire attention avec les mots », conseille le jazzman en 1964 avant de réciter un de ses poèmes :

Into each life some jazz must fall, / Dans chaque vie du jazz doit tomber,   

With after-beat gone kickin’, / Avec le temps faible en feu,   

With jive alive, a ball for all, / Avec un swing vivant, la fête pour tous,   

Let not the beat be chicken! / Que le rythme ne soit pas timide !

Les premiers pas du Duke 

Duke Ellington a composé plus d’un millier de chansons, plus grand catalogue de tous les jazzmen, dont une grande partie sont aujourd’hui des « standards » du jazz. Parmi les centaines de chansons enregistrées et gravées de son vivant, il manque une chanson particulièrement importante : Soda Fountain Rag, sa toute première, composée en 1914 alors qu’il travaillait comme vendeur de « soda ».

Il n'enregistrera jamais de son vivant cette première composition, et ne la joua que très rarement, uniquement lorsqu’on le lui demandait. Heureusement, plusieurs de ses interprétations à la radio et à la télévision sont enregistrées, afin de préserver une trace de la genèse musicale du Duke : 

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Le Duke superstitieux

Le Duke était aussi superstitieux qu’il était talentueux et prolifique. On ne le verra jamais porter un vêtement jaune ou vert. Il refuse qu'on lui achète une paire de chaussures car il pense qu'elles l'éloigneront de la personne qui lui offre. On ne siffle pas dans la loge du Duke. On ne mange pas de cacahuètes dans la loge du Duke. On ne retire jamais d’une loge les télégrammes envoyés avant le premier concert. On ne boutonne jamais sa chemise jusqu’en bas. On évite à tout prix de faire tomber un bouton dans la loge du Duke, mais également sur scène. Si le Duke subit un tel malheur lors d’un concert, on arrête afin qu’il puisse changer sa chemise ou sa veste maudite. Cette dernière sera alors jetée ou donnée. Il ne portait jamais de montre mais portait en permanence des médailles de St Christophe emballées dans des billets de dollars. 

Et quel malheur d’être le treizième musicien embauché par Duke Ellington pour son orchestre : le tromboniste Lawrence Brown devait attendre l’arrivée du quatorzième musicien, le saxophoniste Otto Hardwick, avant de pouvoir monter sur scène et jouer avec l’ensemble.

Mais sa superstition n’était pas insurmontable ! À la suite d’un concert particulièrement réussi à Chicago, le 13 février 1931, le Duke décide que le vendredi 13, habituellement à fuir, sera pour toujours son jour de chance.

Le Duke, musicien noir pour publics blancs

Malgré le fait qu’il soit musicien noir et interprète d’une musique "noire", Duke Ellington profite d’un succès rare auprès des publics blancs et noirs, et ce dès les premières heures de sa carrière, alors que les États-Unis sont encore sous l’emprise de la ségrégation raciale et des lois discriminatoires dites « Jim Crow ».

Ses premiers grand succès ont lieu au Cotton Club à New York en 1927, dont l’accès est réservé à un public blanc : les seuls noirs autorisés à y entrer (par la sortie de secours) se trouvent sur scène. En résidence avec son orchestre de 1927 à 1931, Duke Ellington profite d’un succès croissant auprès de son public blanc mais aussi à travers le pays, par les diffusions radio du club. À la suite de nombreuses demandes de la part d’Ellington, le club accepte finalement d’ouvrir ses portes à un public noir.

Le Duke se sert de son succès sur scène mais aussi sur le grand écran pour encourager une meilleure représentation des musiciens noirs. Dès son premier rôle de cinéma, dans Black and Tan en 1929, Duke et ses musiciens se présentent comme des artistes distingués, plutôt que d’accepter des rôles clownesques et comiques.

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Le 23 janvier 1943, le Duke porte son message à son apogée lorsqu’il présente au Carnegie Hall son œuvre majeure Black, Brown and Beige : A Tone Parallel to the American Negro. Dans le temple de la haute culture habituellement réservé à un public restreint et pour la plupart blanc, le Duke présente une œuvre qui illustre de manière programmatique l’histoire, les accomplissements et la fierté du peuple noir. Ce soir-là, son public compte un mélange d’ouvriers noirs et de stars américaines dont Frank Sinatra, Eleanor Roosevelt et Leopold Stokowski.

Un Duke de tous les genres, et d’aucun genre

Contrairement à beaucoup de ses contemporains interprètes dans le jazz, Duke Ellington est autant compositeur que musicien. Non seulement compose-t-il de nombreuses chansons et standards de jazz, mais il explore également la musique pour le cinéma (Black and TanFantasy), la musique classique (Symphony in Black) et même la musique religieuse (les trois Sacred Concerts en 1965, 1968 et 1973).

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Mais avant tout, Duke Ellington compose sa musique, sans se soucier des genres : « il n’y a que deux genres de musique : la bonne et la mauvaise », dira-t-il. Lorsque Dizzy Gillespie commence à se faire connaitre pour son jazz dit « bebop », il conseille à ce dernier d’éviter ce nom à tout prix car dès qu’on y associe un nom, on y associe un moment dans le temps. « Ma propre musique, si vous voulez une définition succincte, est ‘excentrique’ [‘screwy’]. » 

Le Duke, snobé

En 1965, le jury du Prix Pulitzer est sommé d'accorder une mention spéciale à Duke Ellington, pour ses efforts culturels et sa participation au rayonnement du jazz américain à travers le monde pendant plus de 30 ans. À la surprise de la presse et du public, le jury décide de ne remettre aucun prix musical, plutôt que de le remettre à Duke Ellington.

Scandale : la presse affirme que ce choix dévoile la pensée raciste du jury et que la décision aurait été différente si Duke n’était pas noir et sa musique afro-américaine. Deux juges démissionnent en guise de contestation. Plutôt que de jeter davantage d’huile sur le feu, le Duke, alors âgé de 66 ans, se comporte comme le gentleman qu’il est : « Le destin m’est gentil. Le destin ne veut pas que je sois trop célèbre trop jeune »

Hélas, cette mentalité raciste n'est pas une exception. En 1954, le pianiste Dave Brubeck apprend qu’il a été choisi pour la couverture du Time Magazine et non Duke Ellington. Brubeck vient s’excuser en personne auprès de son confrère à qui il estime avoir volé la place. Tout est bien qui finit bien : le Duke trône sur la Une du magazine deux ans plus tard.

La fierté noire du Duke, à travers sa musique

En tant que musicien noir aux États-Unis entre 1920 et 1970, et malgré son succès auprès des publics noirs et blancs, Duke Ellington sera témoin de nombreux gestes, actes et paroles racistes. Mais le Duke portera toujours fièrement son héritage, et ce dès son enfance, bien avant la Black Pride des années 1960 : il fera de sa musique un étendard de sa fierté noire et exprimera à travers son œuvre les idées et messages qui ne peuvent pas encore être proclamés à voix haute. En 1930, dans un article pour le magazine britannique Rhythm, le Duke écrit :

"J'y mets tout ce que j'ai appris, dans l'espoir d’accomplir quelque chose de vraiment valable dans la littérature musicale, et qu'un compte rendu authentique de mon peuple sera inscrit, écrit par un de ses membres."

Plutôt que de cacher son héritage ou de se voir limité à l’image du « musicien noir », il évite d’en parler et affiche son héritage à travers les titres de ses nombreuses compositions, dont Creole Love Call, Creole Rhapsody, Black and Tan Fantasy, Black Beauty, When a Black Man’s Blue, Black Butterfly, la Symphony in Black et Black, Brown and Beige. Quand on l’accuse dans les années 1960 de ne pas se montrer assez partisan du mouvement des droits civiques, sa réponse est simple : « Les gens qui pensent cela de moi n’ont pas assez écouté notre musique… Cela fait longtemps que nous parlons de ce que c’est que d’être noir dans ce pays ».

Sous l’égide du Duke

Quand on pense aux plus grands morceaux du Duke, Take the A-Train figure toujours dans la liste. Véritable tube du jazz, cet immense succès pour Duke Ellington et son orchestre est réclamé par son public à la fin de presque chacun de ses concerts. Mais ce tube n’est en réalité pas le fruit du génie d’Ellington, mais du compositeur et arrangeur Billy Strayhorn, associé du Duke dès leur rencontre en 1938.

Double peine à cette époque aux États-Unis : Strayhorn est noir et homosexuel. Alors que certaines grandes figures américaines font preuve malgré tout de tolérance envers les homosexuels, la vie personnelle de Strayhorn n’est même pas un sujet pour Ellington, seul son talent l’intéresse. Sous l’égide du Duke, Billy Strayhorn devient alors l’une des premières et rares figures ouvertement homosexuelles de l’histoire du jazz, à une époque où d’autres musiciens se sentirent obligés de garder le secret. Comme l’explique un ami de Strayhorn dans sa biographie : « On se cachait tous, chacun d’entre nous, sauf Billy. Il n’avait pas peur. Nous oui. Savez-vous quelle était la différence entre nous ? Duke Ellington. »