Décès de Jon Hendricks, le jazz perd l’une de ses plus grandes voix

Ambassadeur du jazz vocalese, chanteur, compositeur et improvisateur de génie, Jon Hendricks est décédé mercredi 22 novembre à New-York.

Décès de Jon Hendricks, le jazz perd l’une de ses plus grandes voix
Jon Hendricks le 13 janvier 2014, à New York. , © Getty / Gary Gershoff

Le jazzman américain Jon Hendricks est mort mercredi 22 novembre 2017 à l’âge de 96 ans. Il était hospitalisé à Manhattan dans la ville de New-York (Etats-Unis).

Chanteur, auteur, compositeur, critique musical et professeur à l’université de Toledo (Ohio), Jon Hendricks faisait partie des jazzmen les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle, ayant conquis la scène internationale au côté de Dave Lambert et Annie Ross, grâce à leur trio de jazz vocalese.

Scat et vocalese

Al Jarreau le qualifiait de « meilleur chanteur de jazz de tous les temps ». Depuis ses premiers pas sur scène dans les années 1950 jusqu’à ses derniers concerts, à plus de de 80 ans, Jon Hendricks fascine et emporte son public grâce au magnétisme de sa voix rauque. Une voix toujours parfaitement juste, incroyablement rythmée et qui accompagne si naturellement la formidable capacité d’improvisation du chanteur.

« Quand j’ai commencé à chanter sur scène, il m'arrivait souvent d’oublier les paroles et de les remplacer par d’autres que j’improvisais » raconte en 1959 Jon Hendricks au critique musical Ralph Gleason.

Quand il scat, Hendricks improvise des sons et syllabes, jouant de sa voix comme d’un instrument. Quand l’envie lui prend de raconter une histoire ou une poésie, le chanteur met alors des mots sur les solos des grands instrumentistes (Duke Ellington, Count Basie), ce qu’on appelle le jazz vocalese.

Hendricks laisse ainsi derrière lui près de 50 solos transformés en chansons. Mais il n’est pas pour autant l’inventeur du genre. Les historiens du jazz attribuent en effet la paternité du vocalese au chanteur Eddie Jefferson. I’m in the Mood for Love, chanson de ce dernier écrite à partir d’un solo du saxophoniste James Moody, aura eu entre autres mérites de subjuguer Jon Hendricks et de l’encourager à suivre la voie du vocalese.

Le goût des mots

Lorsqu’on lui attribue le titre de poète, Hendricks se montre plutôt frileux. L’artiste est pourtant doté d’un indéniable sens de la formule. Il écrit des paroles aux inspirations variées, tantôt légères - dans Cotton Tail, il est ainsi question d’un lapin voleur de carottes - tantôt philosophiques et méditatives - avec Doodlin, par exemple, il s’interroge sur le sens de nos petits dessins quotidiens, de nos gribouillis.

Le jazzman n’aura pas attendu le vocalese pour jouer avec les mots. Car jusqu’à ses 30 ans, il n’est pas musicien à plein temps. Il étudie la littérature anglaise à l’université de Toledo et envisage de faire carrière dans le droit. Coup du destin, il n’obtient pas la bourse qu’il espérait pour poursuivre ses études. Il se souvient alors des encouragements d’un certain Charlie Parker qui, de passage à Toledo quelques années plus tôt, l’avait invité à le rejoindre à New-York. Et en 1952, Hendricks choisit la musique, plie bagage et rejoint l’effervescence musicale de la Grosse Pomme.

Jon Hendricks en 1955, en studio d'enregistrement.
Jon Hendricks en 1955, en studio d'enregistrement. , © Getty / Metronome

Hendricks en trio

Le parcours d’un musicien est (presque) toujours ponctué de rencontres déterminantes, en particulier lorsque celui-ci se dédie à une musique aussi caractérisée par l’échange et le collectif que le jazz. Dans le cas de Jon Hendricks, il y a eu les précieux encouragements de Charlie Parker mais aussi, bien plus tôt, les années de formation auprès du pianiste Art Tatum.

Une autre rencontre décisive a lieu peu de temps après son arrivée à New-York. Il s’agit du chanteur Dave Lambert, avec qui il va mettre en paroles et interpréter les standards du pianiste Count Basie. Rejoints par la chanteuse Annie Ross, leur premier album, Sing a Song of Basie (1958), est un succès mondial.

Lambert, Hendricks et Ross enregistrent huit disques et contribuent à la popularisation internationale du vocalese. A l’heure où le rock’n roll conquiert le grand public, eux séduisent grâce à de savoureux arrangements harmoniques et un incontestable génie de l’improvisation. Leur talent est consacré en 1961 avec l’obtention d’un Grammy Award pour l’album High Flying.

Le trio se sépare au début des années 1960 et Jon Hendricks s’engage alors dans une carrière soliste. Il apparaît régulièrement sur les écrans de la BBC et enregistre quelques disques en famille avec sa femme Judith et ses deux filles, Michele et Aria, qui sont elles aussi chanteuses.

Peu de mots pour l’horreur

Si Jon Hendricks est invité régulier de la BCC et qu’il est si bien connu du public européen, c’est notamment parce qu’il a posé ses valises à Londres, entre 1968 et 1973. Parmi les causes de ce déménagement, le souhait d'élever ses enfants au sein d'un environnement plus apaisé que celui de l’Amérique ségrégationniste.

L’expérience la plus violente du racisme, Hendricks ne l’a pourtant pas vécu sur le sol américain mais en Europe pendant la Seconde guerre mondiale. En 1944, il est envoyé en France pour le débarquement des troupes alliées : « Tous les officiers étaient racistes, confie-t-il en 1994 au journaliste Pascal Vannier (France 3). Le simple fait de nous dire bonjour étaient à leurs yeux insultant. »

Au début de l’année 1945, Hendricks et d’autres soldats afro-américains sont accusés de fréquenter des jeunes femmes blanches alors que le règlement de l’armée américaine l’interdit. Menacé par la police militaire, le groupe déserte et survit grâce à la contrebande jusqu’à son arrestation. Hendricks est enfermé dans une prison militaire avant d’être rapatrié aux Etats-Unis en 1946.

Les mots pour transmettre

En réponse à l’horreur et à la discrimination, le jazzman choisit la voie de la transmission, de la pédagogie. Au début des années 1970, il se consacre ainsi à la création d’un spectacle, Evolution of the blues, dans lequel il retrace l’histoire des musiques afro-américaines.

Pédagogue, il l’est aussi au sein de l’université de Toledo, en tant que professeur émérite de jazz. En 2000, il est invité à Paris pour une série de conférences à l'université de la Sorbonne.

Son dernier passage sur le sol français remonte à 2013, à l’occasion de deux concerts, le premier en clôture du festival Jazz sous les pommiers et le second à Paris, dans le célèbre club du Duc des Lombards. En 2013, il était aussi micro d’Alex Dutilh pour Open Jazz et au lendemain de sa disparition les équipes de France Musique se mobilisent pour lui rendre hommage :

  • Open Jazz : émission du jeudi 23 novembre
  • Banzzaï : la playlist hommage de Nathalie Piolé
Jon Hendricks à Coutances en 2013, pour le festival Jazz sous les pommiers.
Jon Hendricks à Coutances en 2013, pour le festival Jazz sous les pommiers., © Emmanuelle Lacaze