Alex Dutilh et Michel Orier rendent hommage à Didier Lockwood

Invités de la matinale de Gabrielle Oliveira Guyon du lundi 19 février, Alex Dutilh, producteur d'Open jazz et Michel Orier, directeur de la musique et de la création culturelle à Radio France, ont partagé avec les auditeurs leurs souvenirs de l'immense musicien qu'était Didier Lockwood.

Alex Dutilh et Michel Orier rendent hommage à Didier Lockwood
Didier Lockwood au Festival de jazz de Montreux, le 12 juillet 2003, © Getty

Gabrielle Oliveira Guyon :Alex Dutilh et Michel Orier, vous avez tous deux connu Didier Lockwood. Qui était-il ?

Alex Dutilh : « Didier Lockwood était un boulimique de musique. Il n’a eu de cesse d’être toujours sur de nouveaux projets. Il ne s’est jamais enfermé dans une formation particulière. Il a évolué dans le monde du jazz. Il a joué du jazz manouche, du jazz fusion, il a joué dans la tradition des standards, il a inventé : son dernier disque est une merveille de musique acoustique. Il avait envie de revenir à la vérité du son du violon. A côté de ça, il a aussi été un bâtisseur : le Centre de Musique Didier Lockwood, l’école qu’il a montée, va d'ailleurs lui survivre. C’était aussi un grand communiquant, connu du grand public pour faire le show en concert ».

Michel Orier : « Extrêmement doué, talentueux, il avait une sorte d’animalité vis-à-vis de l’instrument, de la musique. Plutôt que de suivre l’enseignement du Conservatoire, il a choisi d’intégrer Magma (groupe français de rock-alternatif des années 70). C’était son Conservatoire. Il était l’héritier de Stéphane Grappelli et Jean-Luc Ponty, il était entre les deux esthétiques. Toute sa musique est marquée par cet aller-retour entre ce son français, qui est celui de Stéphane Grappelli, et le jazz-rock de Jean-Luc Ponty. C’est ainsi qu’il a transcendé la scène, qu’il est devenu le musicien emblématique du jazz, et pas seulement. Au-delà de ça, ce qui était très attachant dans le personnage de Didier, c’était ce mélange d’humilité et de flamboyance, une définition de l’élégance, en somme ».

Alex Dutilh, vous avez assisté à l’enregistrement de l’album New York rendez-vous, dont est tiré le titre « Juggling in Central Park », racontez-nous.

AD : « C’était en 1995 et ça donne d’emblée la dimension de Didier Lockwwod. Il avait vécu à New York à une époque. Cette fois-ci, il y était allé enregistrer avec une section rythmique magnifique. Il y avait Dave Kikoski au piano, Dave Holland à la contrebasse et Peter Erskine à la batterie. Lors de cette séance, il y a eu un moment incroyable. Les Américains ont été désemparés car ils n’arrivaient pas à jouer la musique du petit Français qu’était Didier Lockwood. Il a voulu leur faire jouer une valse. Dans le disque, elle est d’ailleurs un peu raide. Il y a eu je ne sais combien de prises – peut-être huit ou neuf. Peter Erskine n’arrivait pas à jouer naturellement le rythme de la valse. Ce n’était pas dans sa culture. Les Américains étaient très admiratifs de voir comment Didier swinguait sur la valse ».

Michel Orier, vous avez connu Didier Lockwood alors que vous produisiez des concerts de jazz dans les années 1980, c’est bien cela ?

MO : « Des concerts et des disques. J’ai fait plusieurs séances avec lui. C’était toujours un moment privilégié. Il mettait tout le monde à l’aise. Il allait très vite, il était immédiatement dans la musique et, en général, il n'y avait qu'une seule prise. C’était très rare qu’on la refasse. Si on la refaisait, c’était vraiment pour le plaisir. »

L’enseignement, la pédagogie et la transmission étaient un autre aspect essentiel de la vie de Didier Lockwood. En 2000, il a créé le Centre de Musique Didier Lockwood, à Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), a publié un ouvrage pédagogique très important...

MO : « La pédagogie était son combat. C’est une dimension qu’on connait peut-être peu de lui mais il faisait partie de ces gens qui considèrent qu’on a, en France, une manière très académique d’enseigner la musique. Il se battait pour instaurer l’oralité dans l’enseignement de la musique. Il a été ce transmetteur auprès de Thomas et David Enhco (les fils de son ex-compagne, Caroline Casadesus) mais aussi avec tous les enfants, qu’il adorait et qu’il a amené à la musique. »

AD : « Il a insisté sur le fait qu’on puisse apprendre la musique par l’oralité et pas seulement en passant par la phase de l’écrit. Un autre combat qui lui tenait beaucoup à cœur, presque philosophique, éthique – le même que celui de Wynton Marsalis aux Etats-Unis – était l’improvisation. Quand on grandit en tant qu’être humain, ça aide à vivre de savoir improviser, d’être à l’aise avec l’improvisation. Il était aussi un avocat de ce combat-là ».