10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Louis Armstrong

On associe naturellement le nom de Louis Armstrong au jazz, style musical qu’il a bouleversé et popularisé. Trompettiste, chanteur, mais aussi acteur, l’interprète de What a Wonderful World et Hello Dolly ! n’a pas fini de nous étonner et de nous faire swinguer.

10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur Louis Armstrong
Portrait de Louis Armstrong (1954), © Getty

C’est dans une Nouvelle-Orléans débauchée et agitée que naît Louis Armstrong, le 4 août 1901 (même s’il se considérait enfant du XXe siècle, et prétendait avoir vu le jour en 1900 !). Sa famille vit à Back o'Town, un quartier pauvre où règne la violence.

Negro spirituals, blues, ragtime… A La Nouvelle-Orléans, la musique est partout. Louis Armstrong forme son premier groupe à l’âge de sept ans, un quartette vocal baptisé les Singing Fools (les Fous chantants). Cinq années plus tard, il suit ses premières leçons de cornet à piston alors qu’il se trouve enfermé dans une maison de correction.

Un séjour en maison de redressement

Savez-vous que le grand Louis Armstrong a été « petit délinquant » ? En 1913, lors du Nouvel an, « Little Louis » s’empare d’un revolver 9 mm trouvé dans les affaires de sa mère. Alors que les autres se contentent d'ordinaire de simples pétards, l’adolescent voit grand et dans l’euphorie générale, tire en l’air.

Ce geste lui vaut d’être immédiatement arrêté pour « trouble à l’ordre public ». Pendant un an et demi, il est placé à la Colored Waif’s Home, une maison de correction pour enfants de couleur. Contre toute attente, c’est ici qu’il fait ses premiers pas de trompettiste. Peter Davis, qui dirige un orchestre au sein de la maison, le remarque et lui apprend tout d’abord à jouer du tambourin, puis de la batterie. Armstrong passe ensuite au clairon avec pour mission de sonner les « appels » de la journée.

Portrait de Louis Armstrong
Portrait de Louis Armstrong, © Getty

Puis enfin, le cornet à piston. L’enfant se montre si doué que M. Davis le nomme chef de la fanfare de l’établissement. Le jeune Louis devient populaire auprès des autres pensionnaires, mais aussi auprès des habitants de son ancien quartier devant lesquels il défile. « Prostituées, souteneurs, joueurs, voleurs, clochards, personne ne manquait à l’appel (…). Ils n’auraient jamais cru que je jouerais un jour du cornet, et que j’en jouerais si bien », raconte-t-il dans son autobiographie, Ma Vie à La Nouvelle-Orléans.

King Oliver, le mentor surpassé

L’élément déterminant dans le parcours de Louis Armstrong s’appelle Joe Oliver, surnommé le « King ». Cornettiste de renom, il n’a plus à prouver son talent. C’est en 1917 qu’il fait du jeune Louis son protégé. En échange de services domestiques, il lui donne des cours de trompette.

Le maître part pour Chicago en 1918. Une aubaine pour Armstrong qui le remplace dans l’un des meilleurs orchestres de La Nouvelle-Orléans, celui du tromboniste Kid Ory. Il rejoint ensuite le chef et pianiste Fate Marable, et joue pour lui sur des bateaux de plaisance remontant le Mississippi. Mais en août 1922, il reçoit un télégramme de « Papa Joe », qui lui demande de le rejoindre. Louis part donc à Chicago et intègre l’orchestre de son mentor, le Creole Jazz Band, en tant que deuxième cornet.

Le Creole Jazz Band (de gauche à droite : Baby Dodds, Honore Dutrey, King Oliver, Bill Johnson, Louis Armstrong, Johnny Dodds, Lil Hardin)
Le Creole Jazz Band (de gauche à droite : Baby Dodds, Honore Dutrey, King Oliver, Bill Johnson, Louis Armstrong, Johnny Dodds, Lil Hardin), © Getty

Le duo formé par « père » et « fils » attise la curiosité des musiciens de Chicago. La complicité qui les unit, notamment lors des breaks, ces interludes instrumentaux qui interrompent momentanément le morceau, intrigue. Peu à peu, ils gagnent la réputation des deux plus grands trompettistes jamais entendus.

Le jeu de « Little Louis » impressionne. On le dit bientôt plus puissant que le King. En 1923, lors des premiers enregistrements de l’orchestre à Richmond (Indiana), en particulier celui du célèbre Chimes Blues, les ingénieurs auraient été contraints de le placer quelques mètres derrière les autres musiciens pour équilibrer les parties, tant il jouait fort !

Le roi de l’improvisation

C’est bien connu, Louis Armstrong a révolutionné le jazz et surtout la manière de jouer de la trompette. Il explore le registre aigu avec dextérité, s’amuse avec des rythmes syncopés, maîtrise l’improvisation à la perfection…

Et l’improvisation n’est pas seulement d’ordre instrumental, elle est aussi vocale. En témoigne son recours fréquent au scat, genre musical où les paroles cèdent la place aux onomatopées. Armstrong n’est pas celui qui « invente » cette nouvelle manière de chanter, elle circulait déjà dans les rues de La Nouvelle-Orléans quand il était enfant. Mais c’est lui qui la popularise et la fait entrer dans l’histoire du jazz.

C’est aussi avec lui que le style solo s’impose dans le jazz et supplante le style polyphonique très « Nouvelle-Orléans » de Joe Oliver, fondé sur l’improvisation collective et l’égalité entre les instrumentistes. Armstrong, lui, mêle les deux mais ne tarde pas à libérer son jeu. Dans des titres comme My Heart, Big Butter and Egg Man, Muskrat Ramble (1925-1926), « on pressent d’ores et déjà l’essentiel de l’art armstrongien : triomphe de l’expression individuelle, développement considérable de la mélodie improvisée » expliquent Jean-Marie Leduc et Christine Mulard, ses biographes.

De la prostituée à « Lady Armstrong » : les quatre mariages du jazzman

Armstrong rencontre sa première femme dans un bar malfamé d’une petite ville de Louisiane où il donne un concert. Elle s’appelle Daisy Parker et est prostituée. Il a dix-huit ans, elle vingt-et-un. Leur mariage dure quatre ans, « quatre années de torture et de passion », avant de se solder par un échec.

Lil Hardin, la pianiste de l’ensemble de King Oliver, devient la deuxième Mme Armstrong en février 1924. Véritable « femme d’affaires », elle n’hésite pas à prendre en main la carrière de son mari. Selon elle, l’orchestre du King Oliver ne le met pas assez en valeur. Résultat, en juin 1924, arrive ce qui doit arriver : Armstrong quitte son mentor. Lil devient ensuite la pianiste attitrée des Hot Five et des Hot Seven, les groupes formés par Armstrong. Mais leur histoire s’étiole et ils se séparent en 1931, avant de divorcer en 1938.

Louis Armstrong et sa femme Lucille
Louis Armstrong et sa femme Lucille, © Getty

Nouvelle union manquée avec Alpha Smith en 1938, quand enfin arrive Lucille Wilson, danseuse au Cotton Club, un lieu emblématique du Harlem nocturne. Le mariage a lieu en 1942. Jusqu’à sa mort, Lucille, surnommée « Lady Armstrong » par le clarinettiste Joe Muranyi, soutient Louis, le respecte, et surtout, comprend que « sa trompette passe avant tout ».

Louis Armstrong chez les gangsters

Dans le Chicago des années 1930, les milieux criminels jouent un rôle essentiel dans la diffusion du jazz. Beaucoup de carrières ont commencé dans des cabarets peu recommandables. A l’intérieur des clubs, même si on rit et on danse avec frénésie au rythme des cuivres et du piano, il n’est pas rare que les musiciens continuent à jouer au beau milieu d’un règlement de compte entre gangsters, comme le raconte l’écrivain Alain Gerber.

L’un des clubs les plus en vue du moment est le Sunset Cafe à Chicago, tenu par le futur manager d’Armstrong, Joe Glaser. L’homme a la réputation d’entretenir de bonnes relations au sein du « milieu ». Armstrong se produit au Sunset Cafe à partir de 1927, mais ce n’est qu’en 1935 que Joe Glaser devient son agent. Il le restera toute sa vie et contribuera à la grande notoriété du trompettiste.

Les lèvres de « Satchmo »

« Dippermouth », « Gate mouth », « Satchelmouth », « Satchmo », autrement dit « bouche en forme de besace »… Les surnoms que la « large bouche » du trompettiste inspire à ses amis dès l’enfance ne manquent pas. Dipper Mouth Blues est même le titre d’une chanson interprétée par Armstrong à l’époque où il fait encore partie de l’orchestre de Joe Oliver.

Mais ses lèvres, pourtant si souriantes, lui causent bien des soucis. A force d’aller chercher des notes suraiguës à la trompette, elles s’abîment et le font souffrir. Un soir de 1932, alors qu’il interprète Them There Eyes à Baltimore, elles éclatent. Selon son biographe Hugues Panassié, les musiciens auraient pleuré face à la douleur d’Armstrong, qui aurait pourtant lutté jusqu’à la fin du morceau et conclu par un contre-fa donné à bout de souffle.

Quelques mois plus tard, il doit interrompre une tournée en Europe. Le mal le poursuit. En 1943, il écrit au batteur Zutty Singleton : « J’ai les lèvres bousillées, je voudrais annuler des concerts, mais dans ce métier, pour annuler, il faut être mort ! »

Louis Armstrong acteur

En plus d’être instrumentiste et chanteur, le jazzman est aussi comédien. Sa première tentative marquante sur grand écran a lieu en 1932 avec le court métrage A Rhapsody in Black and Blue. Vêtu d’une peau de léopard avec de la mousse jusqu’aux genoux, il joue de la trompette et chante avec son enthousiasme habituel.

La même année, il s’essaie au dessin animé et apparaît dans Betty Boop. Pareille à un fantôme menaçant, sa tête apparaît en gros plan et pourchasse les personnages tout en chantant I’ll Be Glad When You’re Dead, You Rascal You. S’enchaînent alors une série de films. Parmi eux, la comédie musicale Pennies from Heaven (1936) marque sa première collaboration avec l’acteur et chanteur Bing Crosby.

Armstrong est l’un des premiers Noirs à tourner dans de grands films hollywoodiens. Mais ses rôles sont souvent brefs et secondaires. Il est parfois même oublié au montage du film, comme dans Doctor Rhythm, en 1938.

Le tournant intervient en 1946 avec New Orleans, un film sur l’histoire du jazz. En plus d’en écrire la bande originale, Armstrong donne la réplique à d’autres grands noms de la musique comme Billie Holiday, Kid Ory et Zutty Singleton.

Louis Armstrong et Billie Holiday dans le film New Orleans (1947)
Louis Armstrong et Billie Holiday dans le film New Orleans (1947), © Getty

De film en film, il côtoie les plus grands noms de Hollywood. Grace Kelly dans High Society (1956), Barbara Streisand dans Hello Dolly ! (1969). Comédie musicale signée Gene Kelly, ce dernier film connaît un immense succès et marque la fin de la carrière d’Armstrong au cinéma. Au total, il a participé à une trentaine de films et à une dizaine de courts métrages.

Un objet d’identification

Le succès de « Satchmo » est tel que les gens se mettent à l’imiter, à s’identifier à lui. Peu après son arrivée à New York en 1924 et ses premiers concerts à Harlem, il devient le sujet de toutes les conversations. Sa façon de jouer étourdit les musiciens. « J’essayais de marcher comme lui, de parler, de manger, de dormir comme lui » se souvient le trompettiste Rex Stewart.

Portrait de Louis Armstrong (1956)
Portrait de Louis Armstrong (1956), © Getty

On reproduit ses postures et ses habitudes, surtout chez les plus jeunes. Louis Armstrong a une manière particulière de croiser les mains sur le ventre ? On l’adopte. Louis Armstrong a toujours un mouchoir en main pour s’éponger le visage ? On en fait de même (comme le racontent Milton Mezzrow et Bernard Wolfe dans La Rage de vivre).

« Red beans and ricely yours »

Louis Armstrong a le goût du rythme, mais aussi le goût des aliments. Hormis la trompette, ce qu’il aime par-dessus-tout, c’est le riz à la créole de sa mère Mayann. « Le gumbo créole de Mayann ! C’était le meilleur du monde – à mon avis du moins. (…) Quant au riz aux haricots rouges, inutile d’en parler, tout le monde sait que c’est mon signe distinctif », raconte-t-il dans Ma Vie à La Nouvelle-Orléans.

On pourrait presque parler d’obsession car Armstrong signe souvent ses lettres par la formule « Red beans and rice-ly yours » (« Bien à vous, aux haricots rouges et au riz »). Plusieurs de ses chansons font d’ailleurs écho à son plat favori. Par exemple, dans la deuxième version de You Rascal You, il blâme le rascal (la « canaille ») pour lui avoir volé son riz et ses haricots rouges !

Et la manie qui se renouvelle. Convaincu par les bienfaits de l’eau de Pluto, il se met à signer ses lettres de la manière suivante : « I’m Pluto Waterly yours » (« Bien vôtre à l’eau de Pluto »).

Louis Armstrong et sa femme Lucille pendant une visite aux pyramides de Gizeh
Louis Armstrong et sa femme Lucille pendant une visite aux pyramides de Gizeh, © Getty

« Cet homme n’a jamais appris à se reposer »

Louis Armstrong ne considère pas la musique comme un « travail ». La musique c’est sa vie et sa vie, « c’est de souffler dans cette trompette ». Répétitions, enregistrements, concerts, tournages, il ne s’arrête jamais. Selon Hugues Panassié, il « avait une telle endurance et aimait tellement jouer qu’une fois son travail au Sunset terminé il allait dans d’autres cabarets avec un groupe de musiciens et jouait encore pendant des heures, improvisant dix, quinze, vingt chorus à la file ».

Au début des années 1970, alors qu’il est malade, il continue à sillonner les États-Unis. Son médecin l’alerte, lui interdit la trompette. Mais rien n’y fait. Comme le remarque sa femme, « cet homme n’a jamais appris à se reposer ». Comme Armstrong l’a un jour déclaré, « là d’où je viens, les musiciens ne prennent pas leur retraite. Ils cessent simplement de jouer ».

Le 5 juillet 1971, alors qu’il se remet à peine d’une sévère crise cardiaque, il demande à son médecin de réunir son orchestre pour reprendre le travail au plus vite. Il n’en aura pas l’occasion. Le « papa » du jazz s’éteint dans son lit d’hôpital, le lendemain à l’aube.