Sonny Rollins, l'ivresse de la solitude

Interview exclusive de Sonny Rollins par Alex Dutilh dans Open jazz, octobre 2013. Une série de 10 émissions à réécouter.

Sonny Rollins, l'ivresse de la solitude
Alex Dutilh et Sonny Rollins © Eric Lancien

« Saxophone Colossus », « Tenor Madness », « Our Man in Jazz », « What's New » …
Les titres des albums de Sonny Rollins campent bien le personnage. Une légende vivante : 83 ans, 65 ans de carrière ! Ce qui signifie qu’il démarra sa carrière sur des chapeaux de roues. Il n’avait pas 20 ans, que le saxophoniste avait déjà joué avec Thelonious Monk et enregistré avec Jay Jay Johnson ou Bud Powell.

L’homme est célèbre pour quelques silences retentissants : lorsqu’il se retira de la scène à l’aube des années 60 ou fit le choix mystique de s’installer en Inde quelques années plus tard. Cet été, des problèmes pulmonaires (en voie de guérison) lui ont valu d’annuler ses concerts.

Dans les bois de Woodstock - Arrivée chez Sonny Rollins - Début de l'entretien © Eric Lancien

Alex Dutilh lui a rendu visite fin octobre 2013 dans sa maison dans les bois de Woodstock, à 2 heures de route de Manhattan. Là, il a trouvé un homme serein, épanoui, épris de solitude, impatient de revenir en studio … « pour faire enfin le disque dont je serais totalement satisfait » allait-il confier sans rire. Lui qui a multiplié les chefs d’œuvre et accumulé les plus prestigieuses récompenses ! L’interview révèle un bourreau de travail avec un appétit intact pour la seule chose qui compte en dernière analyse : la beauté et le partage de la musique.

Lucide, précis, totalement singulier, il commente le moindre recoin de sa carrière avec une exigence qui lui sert de moteur infatigable. En dix épisodes, une vie de jazz aux magnifiques fulgurances. Un son énorme, hérité de son maître Coleman Hawkins, et la générosité d’un homme en plein dans son temps.

Découpage
lundi 9 décembre : Le kid de Harlem (1949-54)
Sonny Rollins se souvient d’une enfance et d’une adolescence heureuse sur les hauteurs de Harlem, partagée entre la culture caribéenne de sa mère, le militantisme de sa grand-mère, les effluves de gospel et le Body & Soul de Coleman Hawkins présent dans tous les juke box du quartier. Il n’a pas 20 ans, qu’il a déjà joué avec Babs Gonzales, Jay Jay Johnson, Miles Davis et Thelonious Monk !

mardi 10 : Débuts de Prestige (1954-55)
Charlie Parker l’avait pourtant averti : « ne touche pas à la drogue ! ». Rollins aura la chance de s’en sortir rapidement avec l’aide d’un programme de soins expérimental. Et pour avoir failli devenir mauvais garçon, eut du mal à se faire embaucher par Max Roach. Dans la foulée, il grave enfin ses premiers disques pour le label Prestige. « Saxophone Colossus » : un titre d’album parfait.

mercredi 11 : les notes bleues (1956-57)
La signature d’un contrat chez Blue Note est le signe de la consécration. Et se doter de Donald Byrd, Max Roach, J.J. Johnson, Horace Silver, Art Blakey ou Thelonious Monk comme accompagnateurs, se lit comme une prise de pouvoir. En deux volumes, sa prestation au Village Vanguard en est la marche triomphale.

jeudi 12 : Hollywood et les stars (1957-58)
Tout roule à New York ? Rollins n’est pas du genre à s’installer en pantoufles. Il plaque tout, se déguise en cow boy pour la couverture de « Way Out West » et fonce à Los Angeles où la fraicheur du jazz l’interpelle. Après une poignée d’albums pour Contemporary en compagnie du gratin de la West Coast, il revient poser son sac à New York pour répondre aux invitations de Dizzy Gillespie et du Modern Jazz Quartet. La classe des géants.

vendredi 13 : Le poing levé (1958)
Pour le label Riverside, au contact de Max Roach et d’Abbey Lincoln, Sonny Rollins va élever la voix pour dénoncer les oppressions dont sont victimes les afro-américains. Au-delà de sa force émotionnelle, sa « Freedom Suite » est prémonitoire de l’engagement politique qui marquera le jazz de la décennie suivante. Mais le prophète a du mal à enchainer à la hauteur des enjeux qu’il s’est fixés et disparait pendant deux ans. Pendant ce temps, Ornette Coleman et John Coltrane explosent le cadre.

lundi 16 : La traversée du Bridge (1962-64)
Le retour du silence va être retentissant. Pendant ces années sabbatiques, Rollins a travaillé le saxophone comme un fou, soufflant des jours et des mois sur le Willamsburg Bridge au dessus de l’East River, dissimulé des regards. La série d’albums pour RCA Victor qu’il enregistre alors, classiques et visionnaires, chacun en forme de virage radical par rapport au précédent, est un sommet de sa carrière.

mardi 17 : Les free sons (1965-67)
Entre des tournées magistrales en compagnie du trompettiste Don Cherry, pour faire écho à Ornette Coleman et la signature chez Impulse, le label de John Coltrane, Sonny Rollins se replace au centre du jeu. En restant au dessus de la mêlée du free et avant d’entamer une seconde retraite, en Inde cette fois, il retient la leçon de son idole Coleman Hawkins : magistral et inclassable. Solitaire et rebelle à tout enfermement.

mercredi 18 : Le retour flamboyant (1972-84)
Au retour de ses recherches mystiques, le voici à nouveau inclassable et adepte des contrepieds : il peut aussi bien inviter une cornemuse dans son groupe que répondre aux sollicitations des Rolling Stones ! Entre les deux, comme Miles Davis sut le faire, il adopte la guitare électrique comme un signe du temps.

jeudi 19 : Une splendide solitude (1985-2000)
Poursuivant ses 25 ans sur Milestone, Sonny Rollins frappe un grand coup en 1985 avec un album entier consacré à un solo de 56 minutes ! Dans la foulée, il va accueillir en studio à ses côtés, toute une série de musiciens de premier plan (Jack DeJohnette, Branford Marsalis, Tommy Flanagan, Al Foster…) qu’il rechignera à emmener en tournée pour se garder du « temps de jeu »…

vendredi 20 : Sur la route (2000-13)
Le 11 septembre 2001, Sonny Rollins est chez lui à quelques blocs de la tragédie des Twin Towers. Il en est témoin direct et en retire quelques leçons définitives. Il grave ses impressions quelques jours plus tard à Boston, encore sous le choc. Cinq ans plus tard, en 2006, il va créer son propre label, Doxy et publie désormais ses carnets de routes sonores, les grands moments de ses tournées. Fin 2013, il ne rêve que d’une chose : « retourner en studio pour enregistrer enfin un disque dont je sois totalement satisfait ». Sacré bonhomme…

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Dates

le lundi 9 décembre 2013