Versus
Programmation musicale
Dimanche 19 juillet 2020
58 min

Round 1 : Sibelius versus Saariaho Round 2 : Liszt versus Adès

Chaque dimanche de juillet, Thomas Vergracht vous embarque pour des duels musicaux permettant au passé et au présent de s’éclairer mutuellement. Cette semaine le premier round convie Sibelius et Saariaho, et le second, Liszt et Adès.

Round 1 : Sibelius versus Saariaho      Round 2 : Liszt versus Adès
Saariaho versu Sibelius - Adès versus Liszt

Jean Sibelius (1865 - 1957) versus Kaija Saariaho (née en 1952)

/ LE GOÛT DU TIMBRE /

Comme sa compatriote finlandaise Kaija Saariaho, la passion principale de Sibelius n’est pas un instrument en particulier, mais l’orchestre symphonique. Tous les deux partagent le goût du timbre précis, ciselé chez Sibelius, miroitant chez Saariaho.
Comme des peintres impressionnistes, les deux composent en associant des touches scintillantes à leurs partition. A grand renfort de bois chez Sibelius, de petites percussions chez Saariaho. Les deux écrivent en tous cas une musique à la fois très détaillée, et profondément colorée. 

Jean Sibelius
Concerto pour violon Op.47. « I. Allegro moderato »
Vilde Frang (violon), WDR Sinfonieorchester Köln, Thomas Sondergard (direction) 

Kaija Saariaho
Du Cristal
Los Angeles Philharmonic, Esa-Pekka Salonen (direction)

Jean Sibelius
Symphonie n°5 Op.82 : « I. Tempo molto moderato »
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis (direction)

/ ECRIRE LA VOIX /

L’orchestre, c’est aussi le support idéal pour la voix. Sibelius a écrit de nombreuses œuvres vocales, mélodies ou cantates, mais jamais d’opéra. Paradoxe pour un compositeur fasciné par les histoires de son pays, comme dans son poème symphonique – avec voix ! - Kullervo. En revanche, Kaija Saariaho s’est fait un nom comme une des grandes compositrices d’opéra actuelle, avec l’américain John Adams, ou l’anglais Thomas Adès. Souvent portées par une musique méditative, les trames des opéras de Saariaho développent les histoires qui ont fait le sel du genre au fil des siècles : la vie, l’amour, la mort. Comme dans son premier coup de maître lyrique, L’Amour de Loin en 2000, inspiré par la vie du troubadour Jaufré Rudel.
Deux manières d’écrire la voix, et de décrire le drame. Deux intensités, deux visions pour un même objectif : emporter l’auditeur.

Kaija Saariaho
L’Amour de Loin. Cinquième Acte, Tableau II. « Si la mort pouvait attendre »
Deutsches Symphonie-Orchester, Kent Nagano (direction)

Jean Sibelius
Kullervo Op.7. « III. Kullervo et sa sœur »
Lahti Symphony Orchestra, Osmo Vänskä (direction)

/ LÉGENDES ET MYTHES /

Kullervo, Lemminkäinen, Lunnotar, La fille de Pohjola…tous ces noms un peu exotiques pour un français non informé, et qui sont tous des titres d’œuvres de Jean Sibelius, ont un dénominateur commun qui tient en un mot : Kalevala. Le Kalevala, c’est l’ouvrage poétique composé au 19e siècle qui assemble la majorité des légendes et mythes de Finlande en un même ouvrage, devenant ainsi une pierre angulaire de la pensée nationale du pays, en même temps qu’une source immense d’inspiration pour les artistes. Avec son goût naturel pour les mélodies traditionnelles, Sibelius se saisit du Kalevala dans de nombreuses œuvres, entourant ainsi son corpus entier d’un halo légendaire.  

D’Om Le Vrai Sens. Quel titre intriguant vous ne trouvez pas ? Ce n’est pas une légende du Kalevala qui en est la source, mais la célèbre tapisserie de La Dame A La Licorne, que l’on peut admirer au Musée de Cluny, à Paris. Décrivant tour à tour les cinq sens (L’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher et le goût), l’œuvre se résout, comme la tapisserie, dans un énigmatique sixième tableau, intitulé « A mon seul désir »...

Jean Sibelius
Le Cygne de Tuonela Op.22
New York Philharmonic, Leonard Bernstein (direction)

Kaija Saariaho
D’Om Le vrai sens : "A mon seul désir"
Kari Kriikku (clarinette), Finnish Radio Symphony Orchestra, Sakari Oramo (direction)

/ LA NATURE /

Kaija Saariaho dans sa jeunesse, passe non seulement du temps à écouter de la musique, mais aussi beaucoup à entendre la nature. Elle parle même de véritables souvenirs « acoustiques ». Le vent dans les feuilles des arbres, la pluie qui tombe, ou l’eau glissant sur la coque en aluminium du bateau de son père. Quant à Sibelius, la nature se retrouve dans sa musique, comme le Kalevala…c’est-à-dire un peu partout ! Tapiola, évoque le dieu de la forêt : Tapio.

Kaija Saariaho
Maa : III. …de la terre (Door)
Jaana Karkkainen (violon)

Jean Sibelius
Tapiola Op.112
Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan (direction)

Ecoutez ici l'intégralité de la playlist Saariaho / Sibelius

Franz Liszt (1811 – 1886) versus Thomas Adès (né en 1971)

/ LE PIANO /

Le premier point de comparaison entre le romantique Franz Liszt et notre contemporain anglais, c’est que tous les deux sont pianistes, et pas n’importe lesquels ! Liszt était reconnu comme un des plus brillants pianistes de son siècle, quant à Thomas Adès, il suffit de l’entendre empoigner du Ravel, du Janacek…ou du Liszt, comme ici, pour se faire une idée !
En tous cas, le piano est pour tous les deux le lieu de l’invention, le creuset de la création, là où se construisent les idées et là où se déploie l’univers poétique. 

Franz Liszt
La Lugubre Gondole
Steven Isserlis (violoncelle), Thomas Adès (piano)

Franz Liszt
Ballade n°2
Lise de la Salle (piano)

Thomas Adès
Traced Overhead Op.15« Chori »
Thomas Adès (piano)

/ LA PARAPHRASE /

Thomas Adès adore Franz Liszt, on va s’en rendre compte au fil de l’émission. Il n’hésite pas notamment, à reprendre de véritables manières de composer à la sauce romantique. Si l’on remonte le temps, le XIXe siècle a été la grande mode des paraphrases d’opéra au piano. Reprendre un thème, une mélodie en vogue, et la passer au-travers du piano, donnant ainsi une vie nouvelle, autre, à l’œuvre.  

Comme Liszt empoignant la musique de Wagner, Adès transforme sa propre musique dans son 1er opéra _Powder Her Face (_Poudrez son visage) avec une « paraphrase de concert » façon Liszt.

Liszt/Wagner
Isoldens Liebestod
Aldo Ciccolini (piano)

Thomas Adès
Powder Her Face : Ghost Épilogue « Enough or Too Much »
Almeida Ensemble, Thomas Adès (direction)

Thomas Adès
Concert Paraphrase On Powder Her Face IV
Thomas Adès (piano)

/ LE POÈME SYMPHONIQUE /

Orfèvres du piano, Liszt et Adès n’en sont pas moins des magiciens de l’orchestre. Liszt, il réinvente la musique d’orchestre au milieu du XIXe siècle en inventant le poème symphonique, un genre nouveau qui décrit littéralement en musique un poème ou un tableau, comme ici La Bataille des Huns d’après le tableau éponyme de Wilhelm von Kaulbach. Quant à Adès, il aime réinvestir les formes anciennes, comme celle de la symphonie classique avec ses 4 mouvements bien distincts dans Asyla, en 1997.

Thomas Adès
Asyla :III. Ecstasio
London Symphony Orchestra, Thomas Adès (direction)

Franz Liszt
La Bataille des Huns
Royal Concertgebouw Orchestra, Thomas Adès (direction). 

/ LA CITATION /

Prendre le passé, et le filtrer au-travers d’un prisme déformant. Liszt a pratiqué cette technique de manière très moderne et assez sidérante dans sa Via Crucis de 1879. Dans la 12ème station de ce Chemin de Croix pour chœur et piano, juste après la mort du Christ, Liszt fait entendre un choral de Bach, extrait de la Passion selon St Matthieu. Quant à Thomas Adès, il cite dans ses œuvres rien de moins que l’Histoire de la Musique toute entière ! Mais toujours de manière fugace, sans que l’on s’en rende vraiment compte. Par exemple dans la Fancy Aria tirée de son opéra Powder Her Face, il réutilise la très mystérieuse et démoniaque Méphisto-Polka de Liszt.

Franz Liszt
Via Crucis : Station 12 : Jésus meurt sur la croix
Chœur Accentus, Laurence Equilbey (direction)

Franz Liszt
Méphisto Polka
Cyprien Katsaris (piano)

Thomas Adès
Powder Her Face : Fancy Aria
Almeida Ensemble, Thomas Adès (direction)

Thomas Adès
Inferno
Los Angeles Philharmonic, Gustavo Dudamel (direction)

Franz Liszt
Romance Oubliée
Steven Isserlis (violoncelle), Thomas Adès (piano)

Ecoutez ici l'intégralité de la playlist Adès / Liszt

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