Versus
Programmation musicale
Samedi 14 août 2021
30 min

Pintscher versus Mendelssohn

Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir comme terrain de jeu commun entre le premier romantisme fougueux de Mendelssohn, et la musique tantôt puissante et tantôt immatérielle de Matthias Pintscher ? Et bien on va se rendre compte qu’il y a de quoi jouer la comparaison…

Pintscher versus Mendelssohn
Pintscher versus Mendelssohn, © Getty / matthiaspintscher.com

Felix Mendelssohn (1809 – 1847) versusMatthias Pintscher(né en 1971)

Matthias Pintscher
Sonic Eclipse « Occultation »
International Contemporary Ensemble
Matthias Pintscher, direction
Kairos (2011)

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Felix Mendelssohn
Octuor
Quatuor Emerson
Deutsche Grammophon (2005)

  • Texture

Un peu comme lorsque l’on parle de nourriture, la texture en musique, c’est ce que l’on entend pas forcément immédiatement, mais qui va donner du corps, de l’épaisseur, en tous cas qui nous fera ressentir quelque chose, qui instillera une sensation.

Mendelssohn écrit à 16 ans son Octuor pour cordes. Avec seulement 8 instruments, il créé une véritable petite symphonie très intense et très dramatique.
Dans le 1er mouvement, il intègre des pizzicati, ces sons pincés avec le doigt, mais qui sont vraiment insérés DANS la texture de la musique, comme une vraie orchestration, une mise en scène du son. Ça paraît pas grand-chose, mais la conscience qu’avec quelques instruments, on peut produire une nouvelle sonorité plus complexe, une texture, un alliage inédit, ça, pour l’époque, c’est vraiment nouveau.
 

Une musique bien texturée, c’est aussi le cas de celle de Matthias Pintscher. J’aime tout particulièrement sa pièce pour soprano et orchestre Hérodiade-Fragment, sur un poème de Mallarmé, une œuvre qu’il compose en 1999 à seulement 28 ans, et pour rien de moins que l’orchestre philharmonique de Berlin. Les dernières minutes sont ahurissantes de textures mordorées et scintillantes…c’est simple...on dirait de l’électronique…

Matthias Pintscher
Hérodiade-Fragmente
Claudia Barainsky (soprano)
NDR Sinfonieorchester
Christophe Eschenbach, direction
Teldec (2001)

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Faire des textures en musique, cela induit le plus souvent plusieurs instruments, et un nécessaire dialogue. Et ça tombe bien, car les œuvres de Mendelssohn et Pintscher ont cette notion de dialogue au cœur. Pour ça, écoutons un peu de quatuor à cordes. Mendelssohn en est le champion. Il en écrit 6, considérés depuis comme des piliers du genre. Fameux entre tous, ses scherzos, les passages rapides au cœur de la partition, ont presque un aspect de conversation entre plusieurs personnages. Une idée que reprend à son compte Matthias Pintscher, que ce soit dans son Quatuor « Ritratto di Gesualdo », ou bien dans sa Study 4 Treatise on the Veil, inspirée par les peintures de Cy Twombly. 

Des musiques où le dialogue est toujours dense, le tissu serré…tout en virtuosité.

Matthias Pintscher
Quatuor n°4 « Ritratto di Gesualdo »
Arditti Quartet
Winter&Winter (2004)

Matthias Pintscher
Study 4 for Treatise on the Veil
Asaello Quartett
Genuin (2013)

Des sons ténus, fragiles, comme un glacis de sensation. Mais il n’y a pas que ça dans la musique de Pintscher, et celle de Mendelssohn tout autant : il y a aussi un vrai lyrisme.

  • Lyrisme

Pintscher est violoniste de formation, alors quand on lui propose d’écrire un Concerto pour violon…il ne dit pas non. Mieux, il en a écrit 2 à ce jour, et est en pleine composition d’un numéro 3 en ce moment même. Son 2e concerto porte un titre hébreu : Mar’eh. A propos de cette œuvre toute en lyrisme et en bruissements Pintscher nous dit : « Mar’eh » signifie « vision ». C’est un mot biblique qui désigne non seulement les traits du visage, mais peut aussi évoquer la beauté de ce visage, la beauté d’un regard ou d’un moment, d’un état extraordinaire, surnaturel ».
Surnaturel, c’est aussi comme cela que l’on pourrait désigner la ligne mélodique, quasi vocale, du HIT absolu de Mendelssohn, je veux bien sûr parler de son Concerto pour violon en mi mineur. Sur un tapis d’orchestre aux textures mouvantes – on y revient, Mendelssohn érige un monument de lyrisme et de fièvre, qu’on ne se lasse pas d’écouter…

Felix Mendelssohn
Concerto pour violon n°2 en mi mineur « I. Allegro molto appasionato »
Renaud Capuçon, violon
Mahler Chamber Orchestra
Daniel Harding, direction
Erato (2004)

Matthias Pintscher
Mar’eh
Renaud Capuçon, violon
Berliner Philharmoniker
Matthias Pintscher, direction 

Mar’eh, l’œuvre de Matthias Pintscher, porte donc un titre hébreu. Il s’avère que le judaïsme, et plus largement un véritable aspect sacré, est un point sur lequel on peut écouter aussi les musiques de Pintscher et de Mendelssohn. 

Felix Mendelssohn lui, est comme privé de son identité juive, élevé dans une société où l’antisémitisme est plus que latent, il écrit néanmoins de nombreuses œuvres où l’on trouve la marque du sacré. Du protestantisme pour le coup. Dans sa Symphonie           « Réformation » il utilise même un choral de Bach cité presque tel quel.

Le judaïsme est aussi pour le coup, un élément essentiel dans l’univers créatif de Matthias Pintscher, et voici ce qu’il explique : « Je suis juif, mais je n’ai pas reçu, à proprement parler, une éducation juive. Ce n’est qu’autour de la trentaine que cette culture, cette langue ont resurgi dans ma vie. J’avais déménagé à New York et m’étais fait de nombreux amis juifs ou israéliens. Je m’y suis donc à nouveau plongé : j’ai réappris la langue et passé beaucoup de temps à étudier la Torah, la Mishna, le Talmud et la Kabbale. Non pratiquant, mais habité par le spirituel, ces textes magnifiques m’ont grandement inspiré. À 35 ans, le Cantique des Cantiques représentait ce que Rimbaud avait été pour moi à 20 ans ! ». Et le Cantique des Cantique, Pintscher l’a mis en musique en 2009 dans ses Songs from Salomon’s Garden, les Chants du jardin de Salomon, pour baryton et ensemble

Matthias Pintscher
Songs From Salomon’s Garden
Evan Hughes (baryton)
Ensemble Intercontemporain
Matthias Pintscher, direction
Alpha Classics (2016)

Jean-Sébastien Bach
Ein feste Burg ist unser Gott « Chorale. Das wort sie sollen lassen stahn »
Monteverdi Choir
English Baroque Soloists
John Eliot Gardiner, direction
SDG (2000)

Felix Mendelssohn
Symphonie n°5 « 4. Chorale, Ein feste Burg ist unser Gott »
Chamber Orchestra of Europe
Yannick Nézet-Séguin, direction
DG (2017)

Lorsqu’il prend la direction de l’Ensemble Intercontemporain en 2013, Pintscher écrit son Grand-Œuvre, et bien sûr, c’est une pièce éminemment spirituelle. Bereshit, qui signifie en hébreux « à un commencement ». C’est le premier mot de la Torah. L’œuvre est immense, 35 minutes de couleurs, qui s’achèvent dans un univers évanescent, faits de lumières diaphanes et d’ombres en sfumato…

Matthias Pintscher
Bereshit
Ensemble Intercontemporain
Matthias Pintscher, direction
Alpha Classics (2016)

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