Versus
Programmation musicale
Samedi 21 août 2021
30 min

Karol Beffa versus Lili Boulanger

Cette semaine, ce sera un match tout en noirceur et en lyrisme obscur… entre Karol Beffa et Lili Boulanger, compositeur de notre temps versus compositrice du passé

Karol Beffa versus Lili Boulanger
Karol Beffa versus Lili Boulanger, © Getty / Amélie-Tcherniak /

Lili Boulanger (1893 – 1918) versusKarol Beffa(né en 1973)

  • Harmonie

Le premier point sur lequel peuvent s’affronter les deux créateurs, c’est sur leur manière même d’écrire de la musique. En effet, tant Lili Boulanger que Karol Beffa ont avant tout une conception harmonique de la musique. Cela veut dire qu’ils vont concevoir leurs œuvres avant tout par une écriture très verticale, par accords, avec une vraie personnalité. Et quoi de mieux pour goûter cette écriture harmonique que des œuvres pour piano ?

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Karol Beffa
Les Ombres Qui Passent « I. »
Geneviève Laurenceau, violon
Antoine Pierlot, violoncelle
Johan Farjot, piano
Triton (2008)

Lili Boulanger écrit souvent des œuvres courtes, comme des respirations, où se croisent le parfum délicat et si français made in Fauré, avec une noirceur que ne renierait pas Franz Liszt. Écoutez ces couleurs chatoyantes, aux teintes presque capiteuses, dans sa pièce D’un Vieux Jardin….

Lili Boulanger
D’un vieux jardin
Antonii Baryshevskyi, piano
Carus (2018)

Karol Beffa
Sillages
Lorène de Ratuld, piano
Ameson (2006)

Quant à Karol Beffa, il est pianiste de formation. L’instrument est donc un peu son domaine de prédilection. Son laboratoire en quelques sortes. Dans Sillages, une de ses premières œuvres, il écrit une espèce d’errance sinueuse, comme un trait infini, une marque dans le sable qui se créé sans cesse au fil du ressac…

Restons dans l’atelier du compositeur. Musique harmonique, pleine de couleurs, d'accord. Mais, avant tout, musique modale…qui utilise non pas une gamme majeure…  ou une gamme mineure… mais des modes, tels qu’on les pratiquait au moyen âge, par exemple.

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Chez Beffa, les modes pourront justement avoir ces tournures un peu archaïsantes, tranchantes mêmes. On en écoute quelques minutes dans son duo Masques, pour violon et violoncelle. C’est plutôt enivrant…

Karol Beffa
Masques
Geneviève Laurenceau, violon
Antoine Pierlot, violoncelle
Triton (2008)

Lili Boulanger
Vieille Prière Bouddhique
Jo Holzwarth
Orpheus Vokalensemble
Carus (2018)

La modalité, c’est aussi l’apanage des musiques de tradition orale…les musiques traditionnelles ou folkloriques. Tout autour du monde. En 1917, Lili Boulanger écrit une Vieille Prière Bouddhique, pour chœur. L’essence y est donc modale, reprenant les échelles indiennes en mode carte postale exotique…n’empêchant toutefois ni la beauté, ni la profondeur.

  • Orchestre

Karol Beffa est un fan d’orchestre. Il adore Ravel, Dutilleux, Florentz…cette musique française si détaillée, où le sens aigu de la parure orchestrale vient magnifier d’une moire impalpable une matière musicale déjà ciselée. On entend cela dans Paradis Artificiels, la grande œuvre d’orchestre écrite par le compositeur lorsque ce dernier était en résidence auprès de l’orchestre du Capitole à Toulouse. Inspiré par l’ouvrage de Baudelaire, Paradis Artificiels est un peu « la » symphonie de Beffa, où celui-ci laisse aller son imagination orchestrale.
 

Quant à Lili Boulanger, elle écrit avec son dyptique D’Un Soir Triste et D’Un Matin de Printemps, deux visages orchestraux d’un même thème mélodique, qui traverse donc chacune des deux oeuvres. D’un matin de printemps est léger, aérien, aux sonorités très debussystes, et d’Un Soir Triste évoque le tragique du Concerto pour la main gauche de Ravel, l’oeuvre étant composée en 1917, au cœur de la première guerre mondiale.
 

Lili Boulanger
D’un soir triste
BBC Philharmonic Orchestra
Yann-Pascal Tortellier, directon
Chandos (1999)

Karol Beffa
Paradis Artificiels I
Orchestre National du Capitole de Toulouse
Tugan Sokhiev, direction
(Document du compositeur)

Lili Boulanger
D’un Matin de Printemps
BBC Philharmonic Orchestra
Yann-Pascal Tortellier, directin
Chandos (1999)

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Si l’on retire la parure de l’orchestre, il y a dans les musiques de nos deux héros une grande importance de la ligne mélodique, et surtout, un grand lyrisme lorsqu’il s’agit d’écrire pour la voix. Restons chez Lili Boulanger. Dans son superbe recueil de mélodies Clairières Dans Le Ciel, on trouve un bijou. Le titre Parfois je suis triste a beau ne pas être très enthousiasmant au premier abord, mais la musique qu’il renferme est un chef d’oeuvre de lyrisme intérieur, et de beautés harmoniques.

Lili Boulanger
Clairières Dans Le Ciel “III. Parfois je suis triste”
Cyrille Dubois, ténor
Tristan Raës, piano
Hortus (2015)

Karol Beffa
Nuit Obscure “IV. O llama de amor viva”
Karine Deshayes, mezzo- soprano
Ensemble Contrastes
Johan Farjot, direcion
Aparté. (2015)

Karol Beffa écrit quant à lui plusieurs cycles pour la voix, dont certains sont teintés de mysticisme, comme c’est le cas ici de Nuit Obscure, sur des textes de St Jean de la Croix. Le dernier mouvement, O llama de amor viva, a un côté processionnel, un peu comme D’Un Soir Triste. Le doux balancement des cordes créé une impression de berceuse où tout semble tourner sur soi. C’est enivrant, très lyrique, et vraiment poignant.

Ce mysticisme qui confine au tragique, est quelque chose de fondamental que l’on observe régulièrement dans les œuvres, autant de Lili Boulanger que de Karol Beffa. Pour se quitter, je vous propose de mixer la beauté brute de Après une Lecture de Bach, véritable moment intérieur pour violon seul signé Beffa, avec un extrait du Pie Jesu de Lili Boulanger, sa dernière œuvre en forme de couronne d’épine hérissée de chromatismes douloureux, dictée sur son lit de mort à sa sœur Nadia. Elle avait 24 ans.

Lili Boulanger
Pie Jesu
Bernadette Greevy, soprano
BBC Symphony Orchestra
Nadia Boulanger, direction
BBC Legends

Karol Beffa
Après une lecture de Bach
Marina Chiche, violon
Intrada (2008)

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