Variations Enigma
Magazine
Vendredi 17 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / solution

Grand jeu France Musique de l’été : gagnez des CD !

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / solution
Dessin duTemple d'Alexandre Scriabine

Sixième énigme : une composition du XXe siècle restée inachevée

  • Solution : le Mystère d’Alexandre Scriabine
     

En 1901, d’une façon un peu pompeuse, Alexandre Scriabine clôture sa première symphonie par un sixième mouvement qui prend la forme d’un hymne à la musique et dont il écrit lui-même le texte : « O merveilleuse image du divin, Art pur de l’Harmonie ! A toi nous portons louange de ce sentiment enthousiaste. Tu es l’espoir éclatant de la vie, tu es la célébration, tu es le salut, Tel une offrande tu apportes à l’Homme tes visions enchantées... ».   

En quelques années, Scriabine fait un bond de géant au sein du langage musical. Son harmonie revêt alors une cohérence et une inventivité folle, et il rêve à une synesthésie généralisée où sons, couleurs et parfums se répondraient. Mais lorsque Scriabine meurt en 1915, il n’a écrit que 72 pages d’esquisses de son œuvre ultime qu’il a intitulée Mystère. Et elles ne concernent que l’introduction qui, toutefois, doit durer à elle seule près de trois heures ! Son projet est cosmique, conçu pour orchestre, chœur, solistes, danseurs, cortège de porteurs d’encens, jeux de lumière, brumes, et il n’y aura pas de spectateurs mais seulement des participants à cette cérémonie dont il n’est pas certain qu’il était prévu d’y survivre, tous ayant probablement auparavant atteint le Nirvana… 

  • Les indices à présent : 
  • Parsifal de Wagner souhaitait aiguiller vers une musique qui serait plus qu’une musique. Religion nouvelle chez Wagner, mystique proche de la théosophie chez Scriabine, qui ambitionnait de faire une sorte de fête rassemblant l’Humanité entière autour de tous les arts et tous les sens. Scriabine a confié : « au même titre que l’on se rend aujourd’hui à Bayreuth pour s'adonner entièrement à la jouissance philosophique-esthétique, l’on viendra également dans mon temple. » Il a par ailleurs dessiné un plan du temple sphérique qu’il imaginait et qui devait être construit au pied de l’Himalaya, sans compter qu’il a appris le Sanscrit, la langue prévue pour sa composition. 
  • L’indice sur les Sonates du Rosaire de Biber était plus simple. Le second titre de ces sonates est en effet les Sonates du Mystère…  
  • Licht de Stockhausen, un opéra par jour de la semaine, est une allusion au fait que le Mystère de Scriabine devait durer une semaine. Il évoque aussi la démesure d’un projet dont Scriabine a dit : « Et soudain j’entrevoyais des colonnes d’encens, éclairées par les lumières de l’Orchestre de lumière, s'entremêlant les unes les autres. Ce seront d’immenses colonnes de feu ; tout le temple ne consistera que de cela, et l’édifice sera fluide et mouvant comme la musique. » 
  • Enfin, Roslavets était l’indice le plus clair car ce compositeur prolonge de façon évidente l’esthétique de Scriabine, sans compter que les systèmes harmoniques des deux hommes sont voisins. 

Donc, que faire des 72 pages d’esquisses ?
Le compositeur russe Alexandre Nemtin, disciple de Scriabine, a passé une trentaine d’années de sa vie à leur donner une forme exécutable. Il a notamment utilisé, pour compléter les esquisses, la dernière œuvre achevée de Scriabine, d’esprit assez voisin, ses Préludes opus 74, et il les a insérés, parfois au piano, parfois à l’orgue, parfois orchestrés. Ce travail, assez génial, de Nemtin, a été exécuté pour la première fois en 1972 par Kirill Kondrachin, avec Alexei Lyubimov au piano. 

La première section du Mystère, la seule dont il existe des esquisses, avait été conçue par Scriabine comme un Acte préalable. Il l’avait envisagé en trois parties : Univers, Humanité et Transfiguration, le tout devant durer près de trois heures. Or la plupart des enregistrements ne présentent que la première section, Univers, de 40 minutes, considérant, avec raison, que le reste de la partition est plus une réalisation de Nemtin que de Scriabine… Et pourtant, en 2000, est sorti chez Decca un enregistrement de l’ensemble du travail de reconstitution, pas moins de 3 CD pour  2 heures et demi de musique. À la baguette, Ashkenazy, pour une version extatique, voire apocalyptique, dont on ne sort pas indemne.    

Tenter de compléter les esquisses n’est pourtant pas l’unique solution. Manfred Kelkel a été l’un des plus grands spécialistes de Scriabine. Il lui a consacré une thèse lumineuse complétée par la reproduction du facsimilé des esquisses du Mystère. Et en 1999, Fayard a publié, de façon posthume, la biographie qu’il avait consacrée au compositeur russe. Rêver à l’Acte préalable a inspiré un Tombeau de Scriabine à Manfred Kelkel, c’est-à-dire un prélude dont le matériel est constitué des fragments des esquisses du Mystère. Jean-Pierre Armengaud a eu l’excellente idée de le joindre à un CD consacré à l’œuvre pour piano de Scriabine.    

♫ Alexandre Scriabine
MystèreActe préalable (complétion : Nemtin)
Kirill Kondrashin
Orchestre Philharmonique de Moscou
Russian Disc    

♫ Alexandre Scriabine
Sonate nº9op. 68
Vanessa Wagner  
LYRINX  
0794881437825-1-10   

♫ Manfred Kelkel
Tombeau de Scriabine op. 22 (Prélude sur des fragments des esquisses de l’acte préalable)  
Jean-Pierre Armengaud  
BAYARD MUSIQUE  
3560530843821-1-26 

L'équipe de l'émission :