Mardi 14 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / indice 2 : Les Sonates du Rosaire de Heinrich Biber

Grand jeu France Musique de l’été : gagnez des CD !

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / indice 2 : Les Sonates du Rosaire de Heinrich Biber
Extrait de la partition Rosaire

Sixième énigme : une composition du XXe siècle restée inachevée

  • Indice 2 :Les Sonates du Rosaire de Heinrich Biber

L’entrée en matière de la première sonate d’un immense compositeur est malheureusement trop peu connue. Pourtant, il fut probablement le plus grand virtuose du violon de l’école allemande du XVIIe siècle, et un des rares à s’aventurer jusqu’aux 6e et 7e positions, c’est-à-dire dans le suraigu.  
Né en bohème, Kapellmeister de la cour de Salzbourg à partir des années 1670, Heinrich Ignaz Franz von Biber a laissé quelques œuvres qui valent le détour.   

Par exemple, sa Missa Salisburgensis de 1682 est une composition rutilante, polychorale, à 53 voix. A priori, il a fallu attendre le XXe siècle pour s’aventurer au-delà d’un tel nombre. Cette messe met en jeu une spatialisation des chanteurs solistes et des effectifs vocaux et instrumentaux et sa création a eu lieu dans la Cathédrale Saint-Rupert de Salzbourg pour célébrer le 1100e anniversaire de la fondation de l'archevêché de Salzbourg. Ce fut sans doute la cérémonie la plus importante que Salzbourg ait jamais fêtée.   

La Battaglia a 10 en majeur de Biber est une autre composition sans pareille. C’est une musique à programme qui dépeint, en plusieurs épisodes, La compagnie dissolue pleine d'humour, la marche, la bataille et le Lamento des mousquetaires blessés imité des airs et dédié à Bacchus. Et elle comporte une section cacophonique assez stupéfiante, annonçant la musique de Charles Ives. Dans cette section extravagante, des chansons de différents pays sont entonnées simultanément par des mousquetaires ivres. C’est proprement incroyable.   

Biber a été peu édité et la plupart de ses opéras sont perdus. Ce qui survit au premier chef, ce sont ses sonates, qu’elles soient en duo ou en trio. Le musicologue Palisca, auteur d’une somme de référence sur la musique baroque, a écrit à propos du cycle principal de sonates de Biber : « les airs avec variations comptent parmi les pièces les plus intéressantes car elles sont le prétexte aux démonstrations de virtuosité les plus brillantes et les plus idiomatiques qu’ait connues le XVIIe siècle. La dixième sonate, sur le thème de la Crucifixion, est composée d’un prélude et d’une aria convariazioni, dont les variations font appel à diverses ressources techniques ; coups d’archet sur plusieurs cordes, alternance rapide entre doubles cordes et traits, grands sauts et cascades de traits, bariolages et notes répétées. »   

Cette sonate virtuose La Crucifixion est extraite d’un cycle de seize sonates tout à fait unique, dites Les Sonates du Rosaire (Rosenkranzsonaten). Elles sont également connues sous le titre de Sonates du Mystère. Et ce cycle constitue notre indice du jour.   

Ces sonates sont notées dans un somptueux manuscrit conservé à Munich, dans la Bibliothèque du Land de Bavière, la Bayerische Staatsbibliothek. On en trouve aisément une reproduction sur Internet. Le manuscrit est composé de 80 pages, la première étant consacrée à la traditionnelle dédicace en latin. Elle dit en substance :    

« Très éminent et vénérable Prince,
Seigneur, sage d’entre les sages,
C’est avec la plus humble soumission que je dédie cette harmonie consacrée au Soleil de Justice et à la Lune Immaculée, à vous, le troisième luminaire, éclairé par ces deux corps célestes. […] Voici un recueil de pièces de toutes sortes pour lesquelles j’ai réglé les quatre cordes de ma lyre de quinze manière différentes : sonates, préludes, allemandes, courantes, sarabandes, airs, une chaconne, des variations, etc. avec basse continue, travaillées avec le plus grand soin et la plus grande recherche que mes dispositions ont permis. »   

Biber parle ici de sonates pensées comme un rosaire, c’est-à-dire un chapelet, composé de grains, qui doit être tenu en main pour permettre de compter les prières. Ici, ce sont donc les sonates qui tiennent le rôle des grains. Le manuscrit les montre dès la seconde page. Mais chacune est précédée, comme d’une enluminure, par une délicate gravure circulaire où est représenté le thème de chaque scène des quinze mystères du Rosaire traités. La seizième et dernière illustration, dessinée à la plume, représente un ange gardien, tenant la main d’un petit enfant.

  • L’ordre choisi est le suivant :
  1. Les Cinq mystères joyeux : l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Présentation de Jésus au temple et Jésus retrouvé au temple ;
  2. Les Cinq mystères douloureux : l’Agonie au jardin des oliviers, la Flagellation, le Couronnement d’épines, le Chemin de croix et la Crucifixion ;
  3. Les Cinq mystères glorieux : la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption de la Vierge et le Couronnement de la Vierge ;
  4. Et enfin, une passacaille finale : l’ange gardien.

Le plus étonnant est dessiné juste après les gravures : quatre notes qui indiquent comment accorder le violon. Oui, chaque sonate explore une scordatura différente, une autre façon d’accorder et de faire sonner le violon, la 6e sonate va jusqu’aux cordes lab-mib-sol-ré et, pire, la 11e sonate croise les cordes 2 et 3 ! Mais la musique est notée pour un accord traditionnel. C’est donc extrêmement troublant : avec ce système, ce que l’on entend ne correspond pas à ce qu’on lit !   

Et la 16e sonate est un chef d’œuvre en soi. Il s’agit d’une des premières sonates pour violon seul connue, écrite bien avant celles de Bach, une passacaille, ici faite de variations sur un motif de quatre notes descendantes. 

  • Musique écoutées

♫ Heinrich Ignaz Franz von Biber
Sonate n°1 en min : L’annonciation - pour violon et basse continue  
Florence Malgoire
Les Dominos  
PSALMUS
3760173760190-3-1

♫ Heinrich Ignaz Franz von Biber
Sonate n°10 en sol min : La crucifixion - pour violon et basse continue  
Florence Malgoire
Les Dominos  
PSALMUS
3760173760190-2-2

♫ Heinrich Ignaz Franz von Biber
Passacaille en sol min : L’ange gardien - pour violon seul
Florence Malgoire
Les Dominos  
PSALMUS
3760173760190-2-8 

L'équipe de l'émission :