Lundi 30 juillet 2018
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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 1 : la Sonate à Kreutzer de Leoš Janáček

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 1 : la Sonate à Kreutzer de Leoš Janáček
Leos Janacek dans le jardin de sa maison à Brno en 1927 © Getty / Gabriel Hackett / Archive Photos

Quatrième énigme : identifier un roman musical paru en 2017

Indice 1 : le Quatuor à cordes n°1 "Sonate à Kreutzer", de Leoš Janáček

Le premier quatuor à cordes de Janáček prolonge une tradition que l’on pourrait dire tchèque du quatuor à cordes, après les opus de Smetana et de Dvořák. Mais les deux quatuors de Janáček vont au-delà. Il s’agit en quelque sorte d’un diptyque, un des rares pendants aux quatuors contemporains de Bartók et de l’école de Vienne. Le 1er de ses deux quatuors a été écrit en 1923 et est intitulé la Sonate à Kreutzer, tandis que le second, Lettres intimes, a été composé seulement cinq ans plus tard.

Autodidacte, Janáček est quasiment resté inconnu jusqu’à la création à Prague en 1916 de son opéra Jenufa qui, pourtant, avait déjà été créé plus de dix ans auparavant, en 1902, à Brno.

Janáček fait partie de cette génération de compositeurs qui ont nourri leur musique des chants populaires de leur pays. Pourtant, s’il s’inspire bien de mélodies populaires de Moldavie, il ne s’agit pas chez lui directement de folklorisme, mais plutôt de la recherche d’une intonation populaire, d’une sensibilité à la prosodie parlée. Il aboutit ainsi à un répertoire de formules, de motifs, d’une véritable singularité.

Le grand événement de sa vie est la rencontre, à 63 ans, de Kamila Stösslova, sa cadette de 38 ans. Et ses quatuors, donc, à la manière de Berg, sont des opéras latents dédiés à cet amour, une narration en musique, un récit de nature cryptée dans le premier, puis tout à fait directe dans le second.

Le titre du quatuor, Sonate à Kreutzer, ne se réfère pas à Beethoven, mais à une sombre nouvelle de Tolstoï. Et il est possible de retrouver toute la trame de ce récit dans le quatuor. Le personnage de Lise y est vu avec une profonde compassion. Janáček en dit : « j’avais en vue la pauvre femme torturée, frappée, assommée ».

Il avait déjà travaillé sur ce roman dans un Trio avec piano au matériau voisin, composé pour le 80e anniversaire de Tolstoï en 1909. Cela explique que son quatuor ait pu être écrit en moins de 10 jours. Surtout, le choix d’une écriture fragmentaire, rapsodique, riche de grandes fluctuations de tempos, d’oppositions de textures, parvient idéalement à exprimer sa révolte contre ce que l’on peut faire subir à une femme dans le cadre du mariage. Se succèdent ainsi, au fil des quatre mouvements : le portrait de l’héroïne, le portrait du violoniste-séducteur, l’exacerbation des passions permise par le jeu musical en duo… et la catastrophe finale.

Le roman de Tolstoï qui a inspiré ce quatuor à Janáček est un texte assez ramassé qui se lit en quelques petites heures. Toute l’action se passe pendant quelques journées de trajet en train. Une discussion autour des avantages et des inconvénients du mariage offre l’opportunité à un personnage nommé Pozdnichev de se lancer dans un tortueux récit. Il a tué sa femme et il veut tenter de démontrer comment il en est parvenu là, comme naturellement.

Tolstoï se saisit de ce prétexte pour nous livrer une prose sombre et désabusée, d’esprit misanthrope, où il s’oppose à toutes les idées convenues sur les femmes, le mariage, les médecins, les enfants, la jalousie, les villes, etc. Par un regard clinique, froid, il démonte la mécanique d’une évolution des sentiments qui mène au crime inéluctable. Et s’il parle du destin tragique d’un seul, il le formule comme s’il était celui de tous.

Quelle place occupe donc la Sonate à Kreutzer, titre de la nouvelle, dans ce récit ? Une place stratégique ! En effet, c’est pendant l’interprétation de cette sonate que la complicité entre la femme potentiellement adultère et le séducteur va se nouer. 

Tolstoï en dit : «  – Ils jouèrent la Sonate à Kreutzer, de Beethoven, continua-t-il. Connaissez-vous le premier presto ? Le connaissez-vous ? Oh ! Oh ! – s’écria-t-il. Quelle chose terrible que cette sonate! Surtout cette partie ! Et chose terrible, en général, que la musique. Qu’est-ce ? Je ne comprends pas ce que c’est que la musique, et pourquoi elle a de tels effets. On dit que la musique élève l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non d’une façon ennoblissante. Son action n’est ni ennoblissante ni abaissante, mais irritante. Comment dirais-je ? La musique me fait oublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, il me paraît sentir réellement ce que je ne sens pas, comprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne puis pas. La musique me paraît agir comme le bâillement ou le rire : je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille quand je vois d’autres bâiller ; sans motif pour rire, je ris en entendant rire. 

Quant à la musique, elle me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Mon âme se confond avec la sienne et, avec lui, je passe d’un état à l’autre. Comment cela se fait-il, je n’en sais rien. Celui qui a écrit la Sonate à Kreutzer, Beethoven, savait, lui, pourquoi il se trouvait dans cet état : cet état le mena à certaines actions, et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, tandis que pour moi il n’en a point. C’est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle laisse inachevée. 

[…] Par exemple, le premier presto de cette Sonate à Kreutzer, peut-on le jouer dans un salon où se trouvent des dames décolletées, puis le morceau fini, applaudir, manger des glaces et raconter le dernier potin ? Ces choses-là, on ne peut les jouer que dans certaines circonstances importantes, graves, dans des cas seulement où il faut provoquer certaines actions correspondantes à cette musique. Mais il est forcément dangereux de provoquer une énergie de sentiment qui ne correspond ni au temps, ni au lieu, et qui ne trouve pas à s’employer. Sur moi, du moins, ce morceau agit d’une façon effroyable. Il me semble que de nouveaux sentiments, de nouveaux concepts que j’ignorais jusqu’alors se font jour en moi. »

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