Variations Enigma
Magazine
Lundi 13 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / indice 1 : Parsifal de Richard Wagner

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 6 / indice 1 : Parsifal de Richard Wagner
Cartoon depicting Wilhelm Richard Wagner (1813-1883) a German composer. Dated 19th Century, © Getty / Universal History Archive

Sixième énigme : une composition du XXe siècle restée inachevée

  • Indice 1 : Parsifal de Richard Wagner

Le chœur qui clôture le Parsifal de Wagner parle d’une « suprême guérison miracle », et continue par « rédemption au rédempteur » ! Une telle musique, de telles harmonies et couleurs, nous entraînent vers le sublime. Mais Parsifal n’est-il que cela ?   

Une première indication peut nous suggérer une réponse négative à cette question : le genre étrange revendiqué pour cette œuvre. Wagner n’en parle pas en effet comme d’un opéra, mais comme d’un Bühnenweihfestspiel.  
Cela signifie, suivant les différentes traductions : « spectacle solennel initiatique », ou « action dramatique sacrée », ou encore « festival scénique sacré ».   

Pour continuer de supposer qu’il s’agit d’un opéra qui serait plus qu’un opéra, il faut s’intéresser à une tradition qui s’est mise en place à Bayreuth, le théâtre conçu par Wagner lui-même. Or Parsifal est la seule œuvre que Wagner a directement écrite pour Bayreuth. Et là-bas, l’usage s’est installé de ne pas applaudir à la fin du premier acte de Parsifal. Tout spectateur ressent alors qu’il n’a pas assisté à un spectacle artistique traditionnel, mais plutôt à quelque chose qui s’apparenterait à une messe.
Wagner aurait-il donc prémédité la création d’une nouvelle religion ? C’est en tout cas ce que pense le musicologue Jean-Jacques Nattiez qui explique : « Dans la Tétralogie, il s’agissait d’annoncer l’« œuvre éternelle à venir », fusion de la poésie, principe masculin, et de la musique, principe féminin. Les Maîtres chanteurs, au contraire, est l’œuvre fondamentalement allemande qu’exige, selon Wagner, la situation culturelle et politique de l’Allemagne de son temps. Parsifal, défini comme « Bühnenweihfestspiel » (action dramatique sacrée), est la cérémonie de la nouvelle religion qu’il appelle de ses vœux, et le théâtre de Bayreuth, le nouveau lieu de culte. »
Et plus loin, Nattiez précise, partant d’une remarque du journal de Cosima : « Il s’emporte contre l’idée que Jésus fût juif, disant que cela n’était pas prouvé, qu’il parlait le syro-chaldéen. » Et il aurait dit : « Quand toutes églises auront disparu, nous retrouverons enfin le paradis dont nous sépare le judaïsme. » Et Nattiez conclut : « Tel est l’enjeu de Parsifal : être l’œuvre rituelle d’une nouvelle religion ». Assez effrayant…
Mais le philosophe et compositeur Nietzche, qui a très bien connu Wagner, avant de se brouiller avec lui, voit cela différemment. Dans son pamphlet intitulé Le Cas Wagner, il assène : « l’art de Wagner est malade. Les problèmes qu’il porte sur scène — tous, des problèmes d’hystériques — le caractère convulsif de son affectivité, sa sensibilité surexcitée, son gout qui réclame des épices de plus en plus fortes, son instabilité, qu’il déguise en préceptes, et surtout, le choix de ses héros et de ses héroïnes, pris comme trait physiologiques (— une galerie de malades —) : tout cela présente un tableau clinique qui ne laisse subsister aucun doute. Wagner est une névrose. »
Pour prolonger cette violente attaque de Nietzsche — eh oui, il faut toujours se méfier de ses anciens amis ! — dans cette supposée névrose wagnérienne, la femme est une tentatrice à laquelle il convient de résister.           

Musique, poésie, religion, théâtre…racisme, il y a donc un peu de tout cela chez Wagner, et bien d’autres choses encore.
Le musicologue Jean-Jacques Nattiez a écrit six ouvrages importants sur l’auteur de Parsifal. Les passer rapidement en revue permettra aux auditeurs de mesurer les champs d’investigations possibles de cet univers à la fois fascinant et révoltant.
Le premier, Tétralogies(Wagner, Boulez, Chéreau), sous-titré « essai sur l’infidélité », s’intéresse à la relecture du Ring qui a eu lieu à l’occasion du centenaire en 1976.
Le deuxième, Wagner androgyne, est plus de l’ordre de la philosophie et s’intéresse cette fois au projet de l’avènement d’un art nouveau où la poésie serait le principe masculin, et la musique, le principe féminin.
Les Esquisses de Richard Wagner pour Siegfried’s Tod montrent ce qu’un bon musicologue peut réussir à tirer de quatre malheureux feuillets d’esquisses pour un opéra jamais composé, matrice cependant de la future tétralogie.
Analyses et interprétations de la musique, La mélodie du berger dans le Tristan et Isolde de Richard Wagner, est un projet encore plus fou : 400 pages de texte consacrées à une unique page de musique ! Nattiez réussit à mettre en pratique une incroyable variété d’approches analytiques.
Le définitif Wagner antisémite fait le point sur ce sujet impossible à occulter. Les textes racistes écrits par Wagner, parfois sous pseudonyme, y reçoivent une traduction fiable, et les commentaires sont d’une grande rigueur, y compris concernant la musique elle-même.
Enfin, le petit dernier date de cette année : Les récits cachés de Richard Wagner. Nattiez y passe en revue les dix opéras de Wagner. Cet essai est aisément lisible car il évite la lourdeur de son appareil scientifique usuel de Nattiez. Il va à l’essentiel et propose des conclusions souvent très originales. C’est en quelques-sortes un Petit Nattiez pour les mélomanes, un livre bien utile pour aborder un compositeur qui a avant tout su, comme nul autre, exprimer le désir, la souffrance… et la passion infinie. 

  • Musiques écoutées :

♫ Richard Wagner  
Parsifal WWV 111 : HöchstenHeilesWunder (Acte III)
Christian Thielemann  
Orchestre de l’Opéra de Vienne
Chœur de l’opéra d’État de Vienne
DEUTSCHE GRAMMOPHON
0028947760061-4-14   

♫ Richard Wagner  
Parsifal : Komm’ komm’ holder Knabe (Acte II)
Christian Thielemann  
Orchestre de l’Opéra de Vienne
Chœur de l’opéra d’État de Vienne
DEUTSCHE GRAMMOPHON
0028947760061-3-5   

♫ Richard Wagner  
Parsifal : Acte 3 : Vorspiel
Daniel Barenboim  
Orchestre Philharmonique de Berlin
Chœur de l’opéra d’État de Berlin
TELDEC
0090317444826-4-1 

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