Variations Enigma
Magazine
Lundi 6 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / indice 1 : Rome

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / indice 1 : Rome
Franz Liszt © Getty Images

Cinquième énigme : un compositeur du XXe siècle assez inclassable

Indice 1 : Rome

Un séjour à la Villa d’Este à Tivoli, dans les faubourgs de Rome, a inspiré à Liszt une mélodie extatique, mais également désespérée. Il y était invité par son ami le cardinal Hohenlohe. Liszt était un infatigable voyageur, voyages évidemment suscités par les nombreux concerts qu’il devait donner, mais qui étaient probablement tout autant guidés par différentes amitiés et par la curiosité. Au fil de ses découvertes géographiques, il a tenu pendant une quarantaine d’années un cahier musical de ses impressions. Ce cahier a été la source de l’Album d’un voyageur, puis des Années de pèlerinage, un cycle organisé en trois cahiers regroupant 26 pièces. Dans la préface, il présente ainsi son projet : « Ayant parcouru en ces temps bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie ; ayant senti que les aspects variés de la nature et les scènes qui s’y rattachaient ne passaient pas devant mes yeux comme de vaines images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions profondes, qu’il s’établissait entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport indéfini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes et de mes plus vives perceptions… » 

Ce sera ainsi une galerie de paysage et de lieux qui sera évoquée, de la Chapelle de Guillaume Tell en Suisse à l’Église San Lorenzo de Florence, mais aussi des lectures, tels que les sonnets de Pétrarque. Rien d’anecdotique dans ses différentes pages, des atmosphères, des sensations.

Trois de ces compositions sont consacrées à la Villa d’Este, notamment Aux cyprès de la Villa d’Este, Thrénodien° 1. Une thrénodie est une déploration funèbre. Et celle-ci a été inspirée à Liszt par l’immense décor de cyprès qui ornait cette villa, qui était quasiment un palais datant du XVIe siècle. 

La dimension morbide est fréquente chez Liszt qui donna de nombreuses visions musicales de la mort. Selon Alain Galliari, auteur d’un subtil Franz Liszt et l’espérance du Bon Larron chez Fayard, parmi les visions de la mort, il en est une qui sera pour Liszt à la base de véritables terreurs, celle que l’on désigne en tant que « seconde mort » et que Saint Augustin décrit ainsi : « elle est, en effet, beaucoup plus terrible ; et, de tous les maux, le pire, cette mort qui ne procède plus de la séparation de l’âme et du corps, mais de l’éternel embrassement de l’un et de l’autre dans les souffrances éternelles. C’est alors que les hommes ne seront plus « avant la mort » et « après la mort », mais toujours « dans la mort », c’est-à-dire jamais vivants, jamais morts, mais mourants sans fin. Ce sera en effet le suprême malheur pour l’homme dans la mort, que la mort même ne meurt pas ».

Heureusement, cette Villa d’Este, et notamment son exceptionnel réseau de fontaines, de cascades et de grottes, pouvait aussi être à la source d’enchantements. Et ceux-ci ont conduit Liszt à explorer une écriture pianistique pré-impressionniste. Debussy, et surtout Ravel, seront les héritiers de ces pages lisztiennes assez magiques…

Les Villas sont bien évidemment nombreuses à Rome. Et parmi celles-ci il n’y a pas que la Villa d’Este, ses cyprès et ses jeux d’eau, qui ont inspiré des compositeurs. Il y a aussi les Pins de la Villa Borghese ! Ottorino Respighi, qui est né à Bologne, mais mort à Rome en 1936, a consacré trois poèmes symphoniques à magnifier sa ville : Les Fontaines de Rome, en 1916, Les Pins de Rome, en 1923 et Les Fêtes romaines, en 1928. Dans la pure tradition lisztienne, il a conçu des poèmes symphoniques riches en contrastes, par exemple pour les fontaines, il passe d’un caractère pastoral à l’exubérance, puis à une atmosphère solennelle, et finit dans la mélancolie nocturne. Pour les trois cycles, ce sont ainsi à chaque fois quatre pages différentes qui sont jouées sans interruptions, pour les fontaines, celle de Valle Giulia à l’aube, la fontaine du Triton le matin, celle de Trévi à midi et celle de la Villa que connaissent si bien les compositeurs, la Villa Medicis, au couchant. Pour les pins, on découvre des jeux d’enfants à la Villa Borghese, les pins d’une catacombe, le clair de lune des pins du Janicule et la dimension antique des pins de la via Appia. Enfin, ce sont les jeux du Circus Maximus, du Jubilé, de la moisson d’octobre et de l’épiphanie qui forment le dernier volet de sa trilogie symphonique. 

Sur la partition originale de Respighi, on peut trouver, en italien, en français et en anglais, une explicitation des volontés descriptives de la musique.  

La dimension joueuse et enfantine des Pins de Rome de Respighi peut être découverte dans un enregistrement brillant et déjà assez ancien, extrait des premiers enregistrements de Lorin Maazel à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Il figure dans un disque regroupant des captations des années 1957 à 1962.

Musiques écoutées 

Franz Liszt
Années de pèlerinage. Troisième année, Italie : II. Aux cyprès de la Villa d’Este, Thrénodie n° 1
Nicholas Angelich, piano
Mirare

Franz Liszt
Années de pèlerinage. Troisième année, Italie : IV. Les Jeux d’eau de la Villa d’Este
Nicholas Angelich, piano
Mirare

Ottorino Respighi
Pins de Rome : I. Les Pins de la Villa Borghese
Orchestre Philharmonique de Berlin, dir. Lorin Maazel
Deutsche Grammophon

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