Mardi 21 août 2018
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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 7 / indice 2 : une musique à programme chronologique

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 7 / indice 2 : une musique à programme chronologique
Charles-Valentin Alkan © Getty Images

Septième énigme : un compositeur du XIXe siècle au catalogue abondant… et éclectique

  • Enigme n° 7 / indice 2 : une musique à programme chronologique

Charles-Valentin Alkan tente dans Le Chemin de fer op. 27, pour piano, de rendre l’impression que produisent les sons d’un train. C’est une étude de 1844, en quelque sorte une ébauche réalisée presque un siècle plus tôt de Pacific 231 d’Honegger.   

Alkan est un compositeur attachant et qui reste trop peu connu. Son père dirigeait une école de musique. Le jeune Alkan y a vite brillé et il est entré au conservatoire à 6 ans. Il a plus tard été proche de Chopin avec qui il a partagé des élèves et il est l’un des rares qui l’ont veillé pendant ses derniers jours. Mais Alkan a aussi été marqué par de nombreux échecs, notamment le fait de ne pas dépasser un second prix de Rome, ou de voir Marmontel lui être préféré pour succéder à Zimmermann en tant que professeur de piano.    

Son catalogue est véritablement abondant et regorge de surprises comme par exemple des Études pour les pieds seulement, destinées à son étonnant piano à pédalier, un instrument qui est aujourd’hui conservé au Musée de la musique.   

Une chose est particulièrement commentée concernant Alkan : sa mort. Lorsqu’on tape « mort de Alkan » dans Google, on obtient, date de décès : 29 mars 1888, lieu de décès : Paris, Cause de la mort : accident du travail. Pour un pianiste, et un compositeur, cela sonne bien mystérieux ! Et le grand dictionnaire de référence pour la musique, The New Grove, évite avec élégance de s’appesantir sur ce sujet.   

On en apprend plus dans le livre humoristique : « La Tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire », un ouvrage collectif publié par Actes Sud en 2012. Un chapitre y est consacré à Alkan et en voici quelques extraits choisis :   

« De même qu’il a, de son vivant, fui la gloire, en apparence tout au moins, Alkan a été relativement épargné par la postérité. C’est peut-être, au moins en partie, sa mort idiote qui l’a sauvé de l’oubli complet. Cependant, il ne faut pas s’imaginer un Alkan tout à fait lugubre. Ses excentricités sont innombrables. On ne le voit que vêtu de l’habit ou de la redingote, avec cravate blanche et chapeau haut de forme. L’homme est empli d’une grande fantaisie, rentrée certes, mais réelle.
Il possède de très nombreux perroquets qui, sans doute, sifflent avec une justesse parfaite certaines mesures injouables des œuvres de leur maître. Il s’est d’ailleurs rendu l’auteur d’une Marche funèbre pour la mort d’un perroquet, dans laquelle le chœur répète inlassablement : « As-tu déjeuné, Jaco ? »
Vivant selon des habitudes horaires extrêmement bien réglées, il quitte systématiquement, à dix heures pétantes, les soirées auxquelles il est invité, parfois au beau milieu d’une conversation avec un personnage influent.  
Alkan passe les quinze dernières années de sa vie dans une réclusion à peu près totale. En tout cas, on n’a trace d’aucune œuvre qu’il ait composée après 1872.
Il conserve ses habitudes maniaques, qui peut-être auraient pu lui épargner, à quelques minutes près, sa mort stupide. La concierge d’Alkan lui prépare tous les jours son déjeuner et le fantasque musicien descend chercher sa pitance à la loge, à heure fixe comme il se doit. Le vendredi 30 mars 1888, la pipelette et la gamelle, prêtes à la minute près, attendent vainement M. Alkan. La concierge s’inquiète assez vite de cette transgression soudaine d’habitudes si bien réglées et monte avec son double des clés. Elle entend râler faiblement à l’intérieur de l’appartement, ouvre et découvre le pauvre bougre gisant sous les rayonnages écroulés de sa bibliothèque. Elle appelle à la rescousse des ouvriers qui travaillent dans l’immeuble. Ceux-ci portent le malheureux sur son lit, où il meurt vers trois heures sans qu’on ait pu le ranimer.
Le pianiste Isidore Philipp, alors tout jeune, a reconstitué ainsi la mort d’Alkan : ce matin-là, le compositeur est pris d’une envie soudaine de décortiquer tel passage du Talmud. Le Talmud est le livre parfait, il n’en existe aucun qui lui soit supérieur dans les connaissances qu’il apporte à l’homme. Par conséquent, ce livre est rangé tout en haut de la bibliothèque, au-dessus de tous les autres. On imagine la scène : Alkan se hausse sur la pointe des pieds, déploie ses grands bras afin de saisir le précieux ouvrage, peine à l’atteindre, s’aide en s’agrippant à un montant du meuble. La bibliothèque est mal fixée, patatras, voilà un des plus grands pianistes de tous les temps enseveli sous des quintaux de musique et de savoir. Sa disparition passe quasiment inaperçue. Un  tout petit cercle de fidèles accompagne la dépouille de ce grand excentrique au cimetière de Montmartre, le 1er avril. »   

Cette légende d’Alkan, mort le Talmud à la main, est belle, mais elle semble véritablement n’être qu’une légende. Une autre version dit qu’il aurait été retrouvé prostré dans sa cuisine sous un porte-parapluie auquel il se serait tenu avant de s’évanouir. Heureusement, loin de toutes ces anecdotes, il est aussi possible de s’intéresser à sa musique. Et on découvre qu’il a laissé des œuvres ambitieuses, des études, un concerto pour piano seul et une grande sonate pour piano.   

La Grande Sonate pour piano d’Alkan dure environ 40 minutes et il l’a composée en 1847 et sous-titrée « Les Quatre Ages ». Plutôt que de mettre une histoire en musique, Alkan a tenté de rendre sensible les problématiques de quelques phases clés de la vie d’un homme.  
Se succèdent ainsi : 20 ans, un scherzo introductif, où l’on découvre le jeune homme qui passe du timidement, à l’amoureusement, à l’enthousiasme et enfin au victorieusement.  
Le second mouvement est intitulé : 30 ans – Quasi Faust. C’est un mouvement très difficile, orchestral, coloriste, lisztien, qui retrace des combats moraux. Le  mouvement est émaillé d’indications telles que : Le diable, avec candeur, suppliant, avec désespoir, déchirant, avec délices, ou encore, avec confiance.
Le mouvement trois, 40 ans – un ménage heureux, est le mouvement lent de la sonate. On y découvre différents tableaux d’une vie familiale à l’âge où les enfants sont encore jeunes.  
Le dernier mouvement est : 50 ans ­– Prométhée enchaîné. C’est un long récitatif, assez sombre, riche de roulements théâtraux dans le grave.  
Et la vision musicale qu’avait Alkan de la vie familiale, lorsqu’elle aborde la quarantaine, est assez charmante…

♫ Charles-Valentin Alkan  
Le Chemin de fer op. 27
Idil Biret, piano
Archive Idil Biret

♫ Charles-Valentin Alkan  
Grande Sonate op. 33 "Les Quatre Ages" : I. 20 ans. Très vite  
Marc-André Hamelin, piano
Hyperion

♫ Charles-Valentin Alkan   
Grande Sonate op. 33 "Les Quatre Ages" : III. 40 ans, un ménage heureux. Lentement   
Marc-André Hamelin, piano
Hyperion

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