Vendredi 10 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / solution

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / solution
Giacinto Scelsi © Getty Images

Cinquième énigme : un compositeur du XXe siècle assez inclassable

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / solution : Giacinto Scelsi

Rotativa est l’une des toutes premières compositions de Giacinto Scelsi, le compositeur italien que nous devions identifier. À ce premier stade de sa carrière, alors qu’il semblait devoir s’inscrire dans le courant motorique des années 1930, ayant même pensé intituler sa pièce Coïtus mechanicus, il partageait une inclination machiniste avec Mossolov et ses Fonderies d’acier, comme avec Honegger et Pacific 231. Impossible alors de deviner le chemin qu’il allait suivre après les années 1950 et une traversée d’une profonde crise intérieure. Il allait ensuite composer des œuvres étonnantes, stupéfiantes même, notamment ses Quattro Pezzi su una nota sola, quatre mouvements pour grand orchestre, chaque mouvement s’intéressant à une note unique, et la faisant vivre et évoluer comme de l’intérieur. Cela explique combien il est difficile de faire découvrir sa musique, car de brefs extraits ne lui rendent pas justice… 

Scelsi avait de nombreux traits obsessionnels et il était notamment fasciné par le 8, une autre façon d’écrire le symbole de l’infini. Cela rend profondément troublant de découvrir qu’il est mort le 8/8/88. Et avant-hier, mercredi, cela faisait pile trente ans…

Venons-en à l’explication des quatre indices.

—   Le premier, la ville de Rome, est sans malice. Scelsi, héritier de la grande famille des Ayala Valva, habitait avec sa sœur un hôtel particulier Via San Teodoro, face au forum romain. La fondation Isabella Scelsi (du prénom de sa sœur) y a depuis pris place.

—   Le deuxième indice, avec Philip Glass et Harvey, aiguillait vers le sens d’un temps suspendu et une exploration du son caractéristique du compositeur. Et il n’est pas anecdotique de savoir qu’il s’est soigné d’une pathologie nerveuse en jouant et rejouant perpétuellement une même note au piano, un do ou un la bémol, selon les sources.

—   Les Beatles et Ravi Shankar rappelaient que Scelsi avait fait un voyage en Orient et qu’il s’était initié au Yoga. Dans ses dernières années, il en faisait tous les jours, à midi précise, installé sur sa terrasse d’où il pouvait contempler le magnifique décor antique du Forum romain. 

—   Enfin, l’indice sur la transcription nécessite, pour être compris, de revenir un instant sur la méthode de composition de Scelsi. Il semblerait qu’aucune note de ses partitions ne soit de sa main. Non, il enregistrait des improvisations, parfois en état de transe, puis laissait un transcripteur s’occuper de la composition définitive en partant de la bande. Et il y eut parfois plusieurs œuvres faites à partir d’une unique improvisation. Le plus régulier de ses transcripteurs fut Viero Tozzati qui créa un scandale en publiant après la mort du compositeur un article intitulé : « Scelsi, c’est moi ». Pour se faire sa propre opinion, une seule solution, visiter la fondation qui conserve 732 bandes en cours de classement et numérisation.

Mais Scelsi ne faisait pas que des improvisations musicales, dont la Suite Bot Ba garde une trace, il était aussi poète :

« Avec moi, trois bavards : où je vais, ils vont aussi. Parfois, ils m’aident, mais bien souvent, ils sont indiscrets et importuns. Tout à coup, l’un d’eux me dit : 

—   Pourquoi est-ce que tu ne raconterais pas tes rêves ? Il y en a tant… Tu te souviens de celui qui se passait en Égypte ? Et l’autre, en Grèce ? Et chez les Phéniciens ? Et ceux qui se passaient dans une forêt, ou encore en Espagne… Celui où tu étais évêque, puis cardinal, à Rome ? 

—   Non, mon cher bavard, ceux-là, je ne te les raconterai pas.

—   Bon, alors pourquoi ne pas parler de tes voyages, de tout ce que tu connais du temps passé, de l’espace qui fut ?

—   Tais-toi, espèce de bavard ! On ne parle pas de ces choses-là. Je n’en dirais rien.

—   Bon, bon ! Comme tu voudras. Pourtant, ç’aurait été plus intéressant que ces petites histoires que tu nous racontes… ce rêve que tu as fait !

—   Non, gros bavard, encore une fois, non.

—    Bon, d’accord. Alors raconte ta musique, tes médecins et ce que tu as fait pour te guérir de tous tes maux… et peut-être, sans le savoir, pour les aggraver… Et puis, tu peux raconter ce que tu veux. Nous, nous sommes toujours là.

—   Eh oui… je le sais bien… Donc, qu’est-ce que la musique pour moi ? » 

Ainsi débute l’autobiographie de Scelsi intitulée Il Sogno 101 et publiée par Actes Sud. Pour approfondir Scelsi, il existe aussi l’ambitieuse biographie écrite l’année dernière par Irène Assayag. Et surtout, il y a sa musique, notamment Konx-om-pax, dont Scelsi parle comme du « premier mouvement de l’immobile ».

Musiques écoutées

Giacinto Scelsi
Rotativa - version pour 2 pianos et ensemble de percussions
Ensemble sous la direction de Marco Angius
Stradivarius

Giacinto Scelsi
Suite n° 8(Bot Ba) : 1er mouvement
Steffen Schleiermacher, piano
MDG 

Giacinto Scelsi
Konx-om-pax : 3ème mouvement
Chœur Philharmonique de Cracovie / Orchestre Symphonique de la Radio de Cracovie, dir. Jurg Wyttenbach
Accord

Pour en savoir plus sur Giacinto Scelsi

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