Mardi 7 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / indice 2 : un voyage dans le son et dans le temps

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 5 / indice 2 : un voyage dans le son et dans le temps
Philip Glass © FACT Magazine

Cinquième énigme : un compositeur du XXe siècle assez inclassable

Indice 2 : un voyage dans le son et dans le temps musical

La musique de Philip Glass a le mérite de diviser les musiciens européens. Oui, est-ce encore de la musique contemporaine ? Ou est-ce devenu de la musique d’ambiance ? De la variété ? On entend même parfois suggérer qu’il s’agit d’une arnaque, et qu’un enfant ou un ordinateur parviendraient aisément à la même chose.

Âgé aujourd’hui de 81 ans, ce compositeur nous a accoutumés à des musiques qui durent longtemps, voire très longtemps, et où les rares idées sont données dès le début. Ensuite ? La même chose… Jamais de dramatisme ou d’événements imprévus. Non, tout change en permanence, et d’une façon quasiment insensible. Donc, écoutées à la façon d’une symphonie de Mozart, ces musiques constituent des expériences insupportables, irritantes, perturbantes. En résumé, soit on les fuit, soit on accepte d’accéder à un temps musical autre, un temps non anecdotique, simplement suspendu, méditatif, détaché.

Mais est-ce en définitive une « arnaque » ? Glass recyclerait-il depuis des décennies les mêmes trois harmonies et ses inévitables arpèges ? Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous avons la chance de disposer depuis l’année dernière d’une traduction, publiée aux éditions de la Philharmonie de Paris, des Mémoires qu’il a écrits à 80 ans, intitulés Paroles sans musique. On y découvre qu’il est parfaitement formé à l’ensemble de la musique contemporaine. S’il est parvenu à de tels choix radicaux, ce n’est que progressivement, notamment par des collaborations avec des réalisateurs de théâtre, ou avec des danseurs ou encore avec des réalisateurs de cinéma. Il se confie aussi sur ses études menées à Paris avec Nadia Boulanger, et cela conduit à des pages très savoureuses. Par exemple, quand Nadia Boulanger parle à l’ensemble de la classe : 

« La semaine prochaine, nous allons jouer le Concerto n° 21. Préparez-vous, s’il vous plaît, à jouer le troisième mouvement. Si d’aventure, quelqu’un disait : « Mademoiselle Boulanger, je ne suis pas pianiste », elle répondait : « Cela ne fait rien, vous le jouerez quand même. » Ce n’était pas joli à entendre, mais tout le monde était censé surmonter les difficultés. »

Glass détaille ensuite les innombrables exercices qu’il avait à réaliser et explique : « Mes corvées musicales ne s’arrêtaient pas là. Je devais également être capable de « chanter » les accords dans tous leurs renversements, en égrenant les notes du grave à l’aigu, et dans toutes les cadences possibles, à partir de n’importe quelle note. Une fois maîtrisé, ce petit exercice prenait vingt minutes. »

Et il confie plus loin : « Un après-midi que j’étais arrivé avec mes habituels exercices de contrepoint — au moins une douzaine de pages bien denses —, elle les a placés sur le pupitre du piano et s’est mise à en faire une lecture rapide. Soudain, elle s’est arrêtée, le souffle coupé. Elle m’a regardé longuement et calmement, puis m’a demandé si je me sentais bien : « Oui, ai-je répondu — Vous n’êtes pas malade, pas de rage de dent, pas de problème à la maison ?, a-t-elle continué. — Non, mademoiselle Boulanger. Tout va bien. Ses questions commençaient à m’inquiéter. — Voudriez-vous voir un médecin ou un psychiatre ? Je puis vous arranger cela tout à fait discrètement. — Non, Mademoiselle Boulanger. Elle s’est tue un moment. Puis, se tournant dans son fauteuil tout en désignant un passage du contrepoint, elle a pratiquement hurlé : — Alors comment expliquez-vous ceci ? Elle pointait du doigt des quintes parallèles entre une voix d’alto et une vois de basse. » 

Plus aucun pédagogue n’oserait réagir d’une façon aussi violente aujourd’hui, surtout pour une simple faute de contrepoint ! On découvre par ailleurs dans ce fascinant récit que Philip Glass, pendant les années mêmes où il voyait triompher son Einstein on the Beach, était encore, la nuit, chauffeur de taxi new-yorkais…

Le XXe siècle a ainsi exploré de nouvelles conceptions du temps, et on parle aujourd’hui de plus en plus d’immersion plutôt que d’écoute. Et celle-ci ne se fait d’ailleurs pas que dans le temps, dans ce temps suspendu de Phil Glass, elle se manifeste parfois aussi en écoutant une musique comme si l’on entrait dans le son, d’une certaine façon comme si, au lieu de s’intéresser aux changements d’une note à l’autre, on regardait les changements qui peuvent avoir lieu au sein même d’une note unique, en y plaçant en quelque sorte un « microscope sonore » virtuel.

Le compositeur britannique Jonathan Harvey, décédé en 2012, est exemplaire d’aventures sonores de telles natures, riches chez lui de dimensions transcendantales et spirituelles. Il affirmait ainsi : « La fonction de l’art consiste à étendre notre conscience, de sorte que disparaisse le moi étroit, anxieux et individuel et que s’ouvre à la conscience un moi plus large, un moi absolu. »

La fin de Body Mandala de 2006, une commande du BBC Scottish Symphony Orchestra, explore une dimension proche du bouddhisme tibétain, et offre une expérience saisissante, celle de contempler les irisations, les facettes… et même la profondeur d’un son. 

Musiques écoutées

Philip Glass
Étude n° 5 (Livre I)
Anton Batagov, piano
Orange Mountain Music

Philip Glass
Einstein on the Beach, Acte I scène 1 : Train 1
Ensemble Philip Glass, dir. Michael Riesman
Nonesuch

Jonathan Harvey
Body Mandala
Orchestre de la BBC d’Ecosse, dir. Ilan Volkov
NMC

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