Vendredi 3 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / solution

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / solution
Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower © actes-sud.fr

Quatrième énigme : identifier un roman musical paru en 2017

Solution : LaSonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala (Actes Sud, 2017)

Bien qu’archi-célèbre, la Sonate à Kreutzer, neuvième sonate pour violon et piano composée par Beethoven en 1803, est le fruit d’une genèse tout à fait atypique et qui méritait bien un roman. La Sonate à Bridgetower, et non « à Kreutzer », nuance objet de cette énigme, est due à la plume d’Emmanuel Dongala, un romancier qui a enseigné à Brazzaville avant la guerre civile du Congo, puis aux États-Unis. Et cet auteur avait déjà connu un grand succès en 2010 avec Photo de groupe au bord du fleuve, paru également chez Actes Sud. 

Avec La Sonate à Bridgetower, Dongala s’attache à mieux faire connaître les circonstances de la naissance de la Sonate à Kreutzer, ainsi nommée parce qu’elle a été dédiée a posteriori à Kreutzer, un célèbre violoniste qui, finalement, l’a trouvée inintelligible pour le public et ne l’a donc jamais jouée. Dans les faits avérés, Beethoven l’a écrite pour un prodigieux violoniste noir, qui avait fait carrière à neuf ans à Paris, George Polgreen Bridgetower. Et c’est notamment la virtuosité de ce musicien qui explique les difficultés de la sonate. Bridgetower était né d’une mère polonaise et du fils d’un esclave affranchi de la ville de Bridgetown dans les Barbades. Sur le manuscrit reproduit dans le roman de Dongala, on voit que Beethoven a griffonné en tant que sous-titre : Sonata mullatica, la « sonate du mulâtre ». 

Le roman retrace la vie de ce violoniste. On le suit, voyageant avec son père qui se prend un peu pour Leopold Mozart, on passe de Vienne à Paris, à Londres, et à nouveau à Vienne, avant qu’il ne finisse ses jours en Angleterre. Certes, Dongala n’est pas musicologue, mais son roman a bénéficié de nombreux conseils avisés, notamment ceux d’Étienne Pfender, violoniste à la Philharmonie de Paris. Pour cette raison, il ne s’y trouve aucune de ces maladresses usuelles dans les romans musicaux écrits par des auteurs non musiciens. 

Quel était le sens des indices ?

–        Le premier se comprend de lui-même. La Sonate à Kreutzer de Janáček renvoie bien sûr à la sonate de Beethoven, cœur du roman de Dongala.

–        Le second indice aiguille à nouveau vers Beethoven. Et précisément par le truchement du 7e Quatuor, une composition dont la réception fut aussi délicate que celle de la Sonate à Kreutzer, pour laquelle le journal l’Allgemeine musikalische Zeitung avait écrit que Beethoven avait « poussé le souci de l’originalité jusqu’au grotesque », allant même jusqu’à parler de « terrorisme artistique ».

–        Les valses de Brahms, ou de Strauss version Webern, suggèrent la ville de Vienne. Bridgetower y a vécu ses années d’enfance, y a été l’élève de Haydn, avant d’y revenir et de devenir ami de Beethoven… puis de se brouiller avec lui, une des raisons du changement de dédicace.

–        Enfin, le Chevalier de Saint-Georges, comme Bridgetower, était violoniste et compositeur… et fils d’esclave affranchi.

Le violoniste qui a inspiré cette sonate à Beethoven devait être profond et brillant. Son père se faisait passer pour un Prince d’Abyssinie, et George Bridgetower a été l’élève de Haydn, a joué dans les concerts de Legros à Paris, a eu des triomphes dans la ville de Bath, a été violoniste de l’orchestre privé du Prince de Galles, et a même eu un portrait réalisé par le peintre Henry Edridge. 

Au fil du roman, on découvre qu’aux Barbades, avant d’avoir des esclaves noirs, les esclaves étaient des Irlandais et qu’ils avaient peut-être été encore plus mal traités que les Noirs. Est rappelé aussi comment le célèbre Angelo Soliman, né au Nigeria, après avoir été admiré, été membre du collège des officiers, avoir été un personnage important de la loge maçonnique, a fini empaillé, à moitié nu, paré de plumes et de colliers de coquillages, présenté comme une des curiosités au Musée impérial d’histoire naturelle de Vienne. Il y est resté 52 ans…

Enfin, ce roman réussit à donner vie à Beethoven avec un relief exceptionnel : « Beethoven s’installa au piano. George lui tendit l’exemplaire unique du deuxième mouvement. Après l’avoir posé sur le pupitre de son instrument, il se tourna vers George. Leurs regards se croisèrent et demeurèrent fixés l’un sur l’autre pendant quelques instants, incapables de se détacher, comme tenus par une force d’attraction intense, quasi érotique. Deux complices partageant un secret et s’apprêtant à le révéler au monde. George qui le connaissait bien maintenant reconnut dans la lueur qui brillait dans les yeux de Beethoven le provocateur, qui un jour lui avait dit : « je n’écris pas pour la foule mais pour les gens cultivés ». Il saisit soudain ce que le compositeur avait à l’esprit lorsqu’il lui avait confié, avant d’entrer dans la salle : « Nous allons les étonner » : ils allaient présenter à ce public « cultivé » quelque chose de nouveau, hors des sentiers battus, qui bouleverserait les idées reçues et ferait voler en éclats le cadre formel et tonal de la sonate. »

Musiques écoutées

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