Jeudi 2 août 2018
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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 4 : le Chevalier Joseph Boulogne de Saint-Georges

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 4 : le Chevalier Joseph Boulogne de Saint-Georges
Le Chevalier de Saint-Georges © Getty Images

Quatrième énigme : identifier un roman musical paru en 2017

Indice 4 : le Chevalier Joseph Boulogne de Saint-Georges

Enregistré pour un film intitulé Le Mozart noir, le Ballet numéro 6 de L’Amant anonyme, une comédie ballet, a été composé en 1780 par Joseph Boulogne de Saint-Georges, plus communément appelé le Chevalier de Saint-Georges.

La vie de cet homme, redoutable l’épée à la main, cavalier émérite, mondain apprécié à la cour, violoniste de tout premier ordre, compositeur renommé… et fils d’une esclave, est en soi un roman. Il subsiste pourtant de nombreuses zones d’ombre autour de sa vie, notamment en raison du fait qu’il était noir et qu’il n’y a donc pas de documents qui attestent sa naissance. 

Sa mère Anne, surnommée Nanon, était probablement une esclave née vers 1728 au Lamentin, en Guadeloupe. En ce qui concerne l’identité de son père, on se dispute entre un Guillaume-Pierre Tavernier de Boullongne, hypothèse du biographe Alain Guédé, un Jean Nicolas de Boulogne, ainsi que le pense Henri Bangou, ou enfin Georges de Bologne Saint-Georges, hypothèse la plus communément admise. 

Une chose est certaine, on a rapidement remarqué le brillant jeune homme, ce fougueux personnage qui allait se mesurer à l’épée au fameux Chevalier d’Eon, un duel immortalisé par une gravure. Dès 1780, Saint-Georges n’a alors que trente-cinq ans, Jean-Benjamin de La Borde écrit ceci :

« Saint-Georges (M. de), attaché à Monseigneur le Duc d’Orléans, est peut-être de tous les hommes celui qui est né avec le plus de talents différents. Personne n’a porté à un plus haut degré l’art d'exécuter tous les exercices du corps, & surtout celui de faire des armes. M. de Saint-Georges est depuis plusieurs années à la tête du Concert des Amateurs & c’est un de ceux où la musique est rendue avec le plus de précision & de nuances. Ce célèbre Amateur réunit à tous ses talents le mérite peu commun d’une grande modestie & de la plus grande douceur. Il a composé des sonates, des symphonies et des concerts qui lui ont mérité de justes applaudissements. Son opéra-comique d’Ernestine, paroles de M. le Chevalier Sainson, a été donné à la Comédie Italienne en 1777, & est rempli de morceaux charmants. »

Toutefois, ce n’était alors pas si simple d’être un noir affranchi. On peut par exemple tomber sur ce triste texte écrit en 1779 : « M. de Saint George est un mulâtre, c’est-à-dire fils d’une négresse […] Dernièrement, dans la nuit, il a été assailli par six hommes, il étoit avec un de ses amis, ils se sont défendus de leur mieux contre des bâtons dont les quidams vouloient les assommer ; on parle même d’un coup de pistolet qui a été entendu : le guet est survenu & a prévenu les suites de cet assassinat,- de sorte que M. de Saint Georges en est quitte pour des contusions & blessures légères ; il se montre même déjà dans le monde. Plusieurs des assassins ont été arrêtés. M. le duc d'Orléans a écrit à M. le Noir, dès qu’il a été instruit du fait, pour lui recommander les recherches les plus exactes, & qu’il fût fait une justice éclatante des coupables. Au bout de 24 heures M. le duc d’Orléans a été invité de ne pas se mêler de cette affaire là, & les prisonniers, qui ont été reconnus pour des gens de la police, parmi lesquels étoit un nommé Desbrugnieres, si renommé dans l'affaire du comte de Morangiès, ont été élargis, ce qui donne lieu à mille conjectures. »

Autre exemple, lorsqu’il a été pressenti pour diriger l’Académie Royale de musique, il en fut écarté par une cabale menée par deux chanteuses et une danseuse. Elles n’acceptaient pas l’idée d’être soumises aux ordres d’un mulâtre. 

Il semble exister un décalage entre la perception que l’on a de la réception de l’œuvre de Saint-Georges et la réalité. Il s’écrit fréquemment aujourd’hui qu’il a été écarté de l’Histoire de la musique en raison de la couleur de sa peau. Et l’on pense que l’on doit sa redécouverte aux récentes biographies, certaines romancées, mais aussi au spectacle de Bartabas, ou encore au film Le Mozart noir

Ce n’est pas faux, bien sûr, mais c’est exagéré.

Saint-Georges a-t-il été oublié lorsqu’il est mort à Paris d’une maladie de la vessie, dans un grand dénuement, cinq années après avoir été libéré des prisons de la Révolution française ? Eh bien non, puisque Roger de Beauvoir a ensuite écrit un roman en quatre volumes « Le Chevalier de Saint-Georges » qui a été réédité tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le nom et les exploits de Saint-Georges paraissent aussi dans plusieurs romans de Balzac. Alexandre Dumas met en scène Saint-Georges dans La Pièce d’eau des Suisses, chap. IX, du Collier de la Reine, publié en 1849 : « Parfois un cri d’admiration part du milieu de l’assemblée. C’est que Saint-Georges, le hardi patineur, vient d’exécuter un cercle, si parfait, qu’un géomètre en le mesurant n’y trouverait pas un défaut sensible. » 

Et depuis 1912, à Basse-Terre, une rue porte son nom.

Concernant le  XXe siècle, le jeudi 14 novembre 1936, au Gala donné à l’Opéra en présence du Président de la République, à l’occasion du tricentenaire du rattachement à la France des Antilles et de la Guyane, Les Caquets de Saint-Georges furent interprétés par M. Marius Casadesus, accompagné par l’orchestre de l’Opéra. Ils avaient déjà été donnés le 30 mars 1935, par l’Association des Concerts Pasdeloup qui publiait à cette occasion :

« Les Caquets viennent augmenter la liste des pièces descriptives du XVIIIe siècle, et peuvent se placer à coté du « Coucou » de Daquin et des « Papillons » de Campra. Le manuscrit des « Caquets » comporte une partie du violon avec une basse chiffrée. Marius Casadesus l’a réalisée, orchestrée, et a ajouté une cadence. Peut-être l’auteur s’est-il inspiré, pour le titre, du recueil satirique du XVIIe siècle. Peut-être a-t-il voulu tout simplement peindre ironiquement les caquets des Belles dames qui étaient très assidues auprès de lui. Quoi qu’il en soit, ce rondo staccato, de forme classique, constitue en quelque sorte une acrobatie de l’archet qui dénote une haute virtuosité cher son auteur. Véritable acrobatie musicale, sous le rapport de la technique, les Caquets sont, selon M. Devaise, un délicieux morceau de bravoure, doublé d’un persiflage plein de verve. » 

Il s’agit en réalité d’un faux brillant composé par Henri Casedesus, qui en a commis bien d’autres (tout comme Marius Casadesus !), mais il démontre que Saint-Georges était connu en 1936. Et une trace en a été conservée en 78 tours…

Musiques écoutées

Joseph Boulogne de Saint-Georges
L’Amant anonyme :Ballet n° 6
Tafelmusik, dir. Jeanne Lamon
CBC Records 

Joseph Boulogne de Saint-Georges
Iris s’en va (andante)
Luanda Siqueira, soprano / Olivier Baumont, pianoforte
Loreley Production

Henri Casadesus / attr. à Joseph Boulogne de Saint-Georges
Les Caquets: Rondo
Marius Casadesus, violon
Polydor

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