Variations Enigma
Magazine
Mercredi 1 août 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 3 : Vienne

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 3 : Vienne
Brahms et Johannes Strauss à Bad Ischl en 1864 © Musicologie.org

Quatrième énigme : identifier un roman musical paru en 2017

Indice 3 : Vienne

Am Gesteine rauscht die Flut, « Le flot se jette contre les rochers », est de Brahms. C’est une musique extraite d’un ensemble de pièces dotées de beaucoup de charme, mais elles sont peu connues. L’effectif en est singulier : piano à quatre mains et quatuor vocal. Cela crée un sentiment à la fois généreux et intime. Brahms a composé deux cycles de ces Liebeslieder-walzer, c’est-à-dire des chansons d’amour en forme de valses, les 18 Liebeslieder de l’opus 52 écrits en 1859 puis, en 1874, les 15 Neue Liebeslieder ou Nouvelles Chansons d’amour de l’opus 65. A chaque fois, ce sont des valses.

Certes Brahms n’était pas viennois. Mais il a tout de même beaucoup habité à Vienne… et il a adoré la valse ! Il semblerait qu’un jour où une dame du monde lui aurait demandé une dédicace, il aurait tracé une portée, écrit le début du Beau Danube bleu de Strauss et noté Leider nicht von mir, « malheureusement pas de moi ». 

Une des particularités de la valse viennoise tient à l’irrégularité de ses temps, le second étant légèrement en avance. Et les musiciens viennois le font avec un naturel confondant. Pour les autres ? C’est plus rarement convaincant. D’autant plus que dans la valse parisienne, ou dans le trois temps italien, les temps sont rythmés tout à fait différemment, c’est-à-dire bien plus réguliers.

Ce recueil singulier de Brahms semble être l’un des fruits de son amitié avec les Strauss. Formidable pianiste, Brahms se réservait deux des quatre mains, les deux autres étant pour celles de Clara Schumann. Les différents poèmes proviennent du recueil Polydora de Georg Friedrich Daumer, écrit à partir de sources russes, polonaises, croates, serbes, siciliennes, espagnoles ou turques.

Le Lied enlevé numéro 2 que nous avons écouté en introduction s’appelle Le flot se jette contre les rochers. La traduction de son texte donne :

« Le flot se jette contre les rochers,
Puissamment projeté.
Ici, ceux qui ne savent soupirer,
L’apprendront de l’amour. »

Le numéro 9 est un Lied typiquement viennois puisqu’il s’intitule Sur les plages du Danube. Son texte est assez piquant :

« Sur les plages du Danube,
Il y a une maison,
Là une fille aux joues roses
Regarde dehors.

La fille,
Elle est bien enfermée,
Dix cadenas de fer
Sont posés à sa porte.

Dix cadenas de fer
C’est une plaisanterie,
Je les fais sauter,
Comme s’ils étaient de verre. »

Mais quand on associe Vienne et musique, deux idées et une évidence s’imposent à l’esprit. Les deux idées, ce sont bien sûr les deux écoles de Vienne, la première, avec Haydn, Mozart et Beethoven, et qui a forgé le style dit « classique », puis la seconde école, avec Schönberg, Berg et Webern, et qui a cette fois été le ferment de la modernité pendant le premier XXe siècle. Ça, ce sont les deux idées. L’évidence à présent : la valse et la famille Strauss, naturellement. Et si les mariages débutent de moins en moins souvent avec le Beau Danube bleu, l’engouement pour la valse ne semble pas près de s’arrêter, tout particulièrement grâce au Concert du nouvel an donné dans la salle du Musikverein. Il a pour la première fois été organisé en 1939 et, répété annuellement, touche aujourd’hui une audience de plus de 50 millions de personnes dans 90 pays. Le premier chef invité était Clemens Krauss, et depuis, il y eut entre autres : Karajan, Abbado, Kleiber, Muti, Prêtre, Barenboïm. Le prochain sera Christian Thielemann.   

Il serait possible d’imaginer qu’il existe un gouffre entre d’une part le langage atonal promu par Schönberg et d’autre part les valses de Strauss. Rien de plus faux ! Schönberg cite par exemple des mélodies de Strauss lorsqu’il veut présenter une mélodie très bien construite. Et surtout, il y a eu le concert du 27 mai 1921, le Walzerabend, la « Soirée de valses ». Schönberg avait créé en 1918 une Société d’exécutions musicales privées et elle connaissait des difficultés financières. Il eut donc l’idée de faire des transcriptions de valses et de vendre les partitions aux enchères : les Rosen aus dem Süden et les Lagunenwalzer ont été transcrites par lui-même, Berg s’est attaqué à Aimer, boire et chanter, et Webern à un extrait du Baron tzigane, la Valse du trésor. Les deux premières partitions ont atteint 17000 et 14000 couronnes. Mais celle de Berg est partie à seulement 5000 couronnes. Aussi, quand Webern a plafonné à 7000 couronnes, Schönberg a décidé de surenchérir pour faire monter les prix… et cette charmante valse Valse du trésor lui est restée sur les bras. 

Musiques écoutées

Johannes Brahms
Liebeslieder-walzer op. 52 : II. Am Gesteine rauscht die Flut - valses pour quatuor vocal et piano à quatre mains
Chœur Monteverdi, dir. John Eliot Gardiner
Philips

Johannes Brahms
Liebeslieder-walzer op. 52 : IX. Am Donaustrande - valses pour quatuor vocal et piano à quatre mains
Chœur Monteverdi, dir. John Eliot Gardiner
Philips

Anton Webern / d'après Johann Strauss fils
Schatz-Walzer / Valse du trésor op. 418 - version pour accordéon, piano et quatuor à cordes  
Ensemble instrumental sous la direction de Jean-François Heisser
Mirare

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