Variations Enigma
Magazine
Mardi 31 juillet 2018
6 min

Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 2 : le 7e Quatuor de Beethoven

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Variations Enigma de Claude Abromont – Énigme n° 4 / indice 2 : le 7e Quatuor de Beethoven
Benjamin Constant : le Masque de Beethoven © Musée des Augustins

Quatrième énigme : identifier un roman musical paru en 2017

Indice 2 : le 7e Quatuor en fa majeurop. 59 n° 1 de Beethoven 

Le début du 7e Quatuor de Beethoven est tout à fait exceptionnel. Pour une oreille d’aujourd’hui, certes, rien de particulièrement notable. Mais si l’on tente de s’imaginer un auditeur de 1806, il y a tant de choses troublantes Presque de quoi mettre de mauvaise humeur, irriter, voire même provoquer de la colère. Le public et les interprètes devaient être troublés : Beethoven se moquait-il d’eux ? La première extravagance est l’harmonie initiale. Sans être directement dissonante, elle n’est pas stable. La note qui est au grave n’est pas la bonne. En 1806, il y a déjà eu de nombreux épisodes plus dissonants. Que Beethoven résolve l’harmonie, mette la note orthodoxe à la basse, et le problème sera réglé. Oui, mais encore faut-il qu’il le veuille ! Et ce n’est visiblement pas le cas. Au contraire, Beethoven maintient cette tension harmonique pendant environ trente secondes. C’est long, très long. Et pour affirmer que ce choix est assumé, il procède simultanément à un crescendo qui couvre ces 18 mesures. Il part de la nuance piano, et, par vagues, aboutit à un fortissimo. Et il ne s’agit que du début de ce 7e Quatuor opus 59 ! Comment mieux affirmer un refus des convenances, se positionner en tant que provocateur extravagant avec lequel il ne sera jamais possible de négocier. Mais ce n’est pas tout. Quel est l’interlocuteur principal parmi les quatre instruments ?  Beethoven ne répond pas non plus à cette question. Elle semble simplement ne pas le concerner. Il lui faut une mélodie qui parte du grave et qui, au fur et à mesure du crescendo, atteigne les aigus. Il crée donc un instrument virtuel à huit cordes et sa mélodie part ainsi des quatre cordes du violoncelle et poursuit avec les quatre du premier violon. Enfin, nous sommes au début du dix-neuvième siècle. Il est d’usage alors d’entamer un quatuor en présentant clairement des thèmes puis, seulement ensuite, de les développer. Mais comme s’il n’avait pas le temps d’exposer, et qu’il lui fallait immédiatement développer, Beethoven réussit à donner d’emblée un fantastique sentiment d’urgence à tout ce début.

Les choses ne s’améliorent pas avec le second mouvement, Allegretto vivace e sempre scherzando. Cela semble même devenir pire encore…  Ce début de scherzo a été la pierre de touche de l’incompréhension générale. Si l’on croit le récit fait par Czerny, les musiciens, arrivés à ce stade de la partition, découvrant une série de notes répétées au violoncelle, un type de formule évidemment bien mieux adapté à des timbales, formule qu’il ne faut surtout jamais jouer seule à découvert, ont éclaté de rire, croyant à une farce, attendant que Beethoven leur donne la véritable partition. Comme c’était prévisible, ils ont déclenché une des coutumières et légendaires colères beethovéniennes, et au passage une de ses phrases définitives : qu’est-ce qu’ils croient, il n’écrit pas pour les misérables cordes de leurs instruments, il est inspiré directement par l’esprit.

Bien qu’on ne sache pas ce qu’il y a de vrai dans cette anecdote, la musique elle-même semble portée par une vérité inédite jusqu’alors. Une prose d’une liberté folle, inventive, expressive, délibérément personnelle. Et il est intéressant de noter que l’irritation face à ce mouvement a continué, puisqu’en 1812, à Moscou, le violoncelliste Romberg a piétiné sa partition de rage.

Ces quatuors exceptionnels de l’opus 59 ont été imaginés en 1804, alors que Beethoven composait sa Troisième Symphonie, l’Héroïque, et qu’il pensait achever rapidement son opéra appelé alors Leonore, mais qui allait devenir Fidelio. Les quatuors seront composés en réalité deux ans plus tard. Dédiés — et peut-être même commandés — par le comte Razumovsky, cela explique que le premier, dont nous avons écouté le début des mouvements un et deux, finisse par un thème russe, une mélodie populaire, Slava Bogu ma nebe, « Gloire à Dieu au ciel ». Ce mouvement final joyeux s’enchaîne toutefois à un mouvement lent de plus de dix minutes, peut-être le plus poignant que Beethoven ait jamais écrit, un mouvement qu’il faut jouer con molto di sentimento, « avec beaucoup de sentiment », et qui est indiqué « très lent et triste », Adagio molto e mesto

Musiques écoutées

Ludwig van Beethoven
Quatuor à cordes n° 7 en fa majeur op. 59 n° 1 : I. Allegro
Quatuor Valentin Berlinsky
Avie

Ludwig van Beethoven
Quatuor à cordes n° 7 en fa majeur op. 59 n° 1 : II.Allegretto vivace e sempre scherzando
Quatuor Valentin Berlinsky
Avie

Ludwig van Beethoven
Quatuor à cordes n° 7 en fa majeur op. 59 n° 1 : III. Adagio molto e mesto
Quatuor Valentin Berlinsky
Avie

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