Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 16 mai 2020
7 min

Tendez l'oreille ! "Mineur = triste, majeur = joyeux"..... vraiment ?

C'est le moment de faire un point sur l'idée que la musique en mode mineur est triste et que la musique en mode majeur est joyeuse. Où en sommes-nous de l'idée que le mode mineur est une déformation du spectre naturel du son et qu'il serait donc source d'inconfort auditif et donc de "tristesse" ?

Tendez l'oreille ! "Mineur = triste, majeur = joyeux"..... vraiment ?
Entre oreille éduquée à percevoir le mineur comme triste et phénomène naturel... Qu'est-ce qui rend triste ou gai dans la musique : juste un bémol ou un dièse ?, © Getty / Denis De Marney

Ressentons-nous tous le mineur comme triste ? Est-ce universel ? Est-ce inné ? Est-ce acquis ? Les enfants ressentent-ils un accord mineur comme triste ? Les civilisations musicales extra-européennes ressentent-ils le mineur comme triste ?

Depuis des siècles, les compositeurs utilisent les modes (majeurs, mineurs et autres) pour véhiculer et provoquer des émotions : soit pour souligner le texte selon ce qu'il exprime, soit pour compenser l'absence de texte. Il en ressort une sorte d'universel que nous ne remettons jamais vraiment en cause : la musique en mode mineur sonne "triste" et la musique en majeur sonne "joyeuse". 

Déjà ... pourquoi ? les études scientifiques et musicologiques émettent plusieurs hypothèses, dont la principale : puisqu'à quelques commas près, le spectre naturel d'une note et des ses harmoniques s'apparente à un accord majeur, un accord mineur irait alors à l'encontre de la nature même d'une note de musique. Un accord majeur, suivant ce principe va alors sonner "plein", car en accord avec les notes invisibles du spectre harmonique du son. 

D'autres études (Meagan Curtis, Massachusetts, 2010) vont également apparenter scientifiquement le discours parlé joyeux de toutes les langues au dessin mélodique du mode majeur, et le discours parlé triste à celui du mode mineur. Ainsi, notre capacité à reconnaître le majeur comme joyeux serait inscrit dans notre ADN, de façon aussi profonde que notre capacité à reconnaître les inflexions de notre langue parlée.

MAIS ...

Et s'il s'agissait d'une dissonance cognitive ? Pas de problème dans la perception... mais plutôt dans l'interprétation. Est-ce VRAIMENT de la tristesse que nous recevons à l'écoute du mode mineur ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une sorte de simplification de notre façon de percevoir l'instabilité acoustique de l'accord mineur ? Puisque l'oreille perçoit le caractère presque étranger du bémol de l'accord mineur, elle s'est habituée à l'associer à la tristesse. De là vient probablement la part d'acquis et d'éducation de notre oreille. Ce que l'oreille naturelle perçoit comme "hors spectre", l'oreille "éduquée" l'associe à la tristesse.

Il serait alors intéressant alors de se mettre doucement en garde contre la simplicité de notre réaction émotionnelle : considérer le majeur comme simplement joyeux nous empêche de percevoir la rage et la furie de certaines tempêtes baroques, tout comme considérer le mineur comme simplement triste nous empêche de ressentir l'extraordinaire éventail d'émotions complexes engendré par ce simple bémol.

Sources : 

Andrea R. Halpern, Jeffrey S. Martin, Tara D. Reed, "An ERP Study of Major-Minor Classification in Melodies" (Music Perception: An Interdisciplinary Journal, Vol. 25, No. 3 (February 2008), pp. 181-191)

Marianna Pinchot Kastner, Robert G. Crowder, "Perception of the Major/Minor Distinction: IV. Emotional Connotations in Young Children" (Music Perception: An Interdisciplinary Journal, Vol. 8, No. 2 (Winter, 1990), pp. 189-201)

William G. Collier, Timothy L. Hubbard, "Musical Scales and Evaluations of Happiness and Awkwardness: Effects of Pitch, Direction, and Scale Mode" (The American Journal of Psychology, Vol. 114, No. 3 (Autumn, 2001), pp. 355-375)

Ferris Jabr, "Music and speech share a code for communicating sadness in the minor third" (Scientific American, juin 2010)

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