Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 18 avril 2020
5 min

Tendez l'oreille ! Les colères de Bernstein, Buddy Rich, Toscanini...

Les musiciens peuvent-ils exceller lorsqu'ils sont dirigés par un chef colérique ? Est-ce que ça paralyse ? Est-ce que ça donne de l'énergie ? Le confort psychologique doit-il être sacrifié au nom de la musique ? Et surtout... est-ce que le stress et la terreur s'entend dans le résultat final ?

Tendez l'oreille ! Les colères de Bernstein, Buddy Rich, Toscanini...
Leonard Bernstein, Buddy Rich, Toscanini, J.K. Simmons , © Getty / Ralph Morse & Gab Archive & New York Times

Arturo Toscanini n'est pas rentré dans l'histoire uniquement pour ses tirades incendiaires contre le pupitre de contrebasses du NBC Symphony Orchestra. Evidemment.

Pourtant, son tempérament fait largement partie de son image. Il n'est même pas absurde de penser que certains l'idolâtrent pour cette raison. Après tout : seul un génie pourrait se permettre de parler à ses musiciens de cette façon, non ? Le souvenir de ses colères pourrait presque supplanter le souvenir de ses interprétations. 

Mais la question se pose : ses musiciens ont-ils mieux joués, en étant terrorisés ? Le personnage d'Arturo Toscanini est en réalité plus complexe : un tubiste à qui Toscanini a demandé de rejouer sa phrase a failli pleurer de reconnaissance lorsque celui-ci a reconnu qu'il n'avait jamais entendu cette phrase aussi bien jouée et qu'il voulait l'entendre à nouveau, par pure gourmandise musicale. L'énergie de la terreur s'est alors transformée en énergie créatrice. Les musiciens présents à cette répétition n'ont jamais aussi bien joué que ce jour-là, animés du désir de plaire à cette figure de père "sévère mais juste". 

Y a-t-il pourtant besoin d'en passer par là pour tirer le meilleur de ses musiciens ? L'époque des grands dictateurs (musicaux en tout cas...) est aujourd'hui considérée comme obsolète, et pourtant le niveau des orchestres se porte plutôt bien. Les musiciens sont heureusement de mieux en mieux protégés du harcèlement et nous pouvons presque entrapercevoir le jour où ils pourront sereinement créer dans un climat de confiance et de bienveillance.

Et à l'oreille ? Est-ce que ça s'entend, la terreur du musicien, dans son interprétation ? Deux exemples sont choisis dans cette chronique : 

  • Leonard Bernstein (qui est pourtant bien loin de remplir tous les critères du chef tyrannique) finit par perdre patience et bienveillance devant un José Carreras bien en peine d'incarner Tony dans "West Side Story". Durant la séance d'enregistrement, Carreras est en réelle souffrance psychologique devant la froideur du maestro autant que face à ses propres limites techniques du moment. L'enregistrement final et commercialisé ne nous fera hélas pas entendre Tony dans "Something's coming" mais un chanteur malheureux et stressé.
  • Buddy Rich, le batteur de jazz de génie des années 70, s'est fait enregistrer clandestinement par le pianiste Lee Musiker pendant ses diatribes ultra-violentes contre ses musiciens après concerts ("You motherfuckers!"). Mais ce qui est particulier, c'est que ces diatribes d'une rare haine ont été captées par adoration pour Buddy Rich : à travers ces gros mots, il s'agissait pour le pianiste d'immortaliser le message d'exigence et d'excellence que Buddy Rich professait. Il jouait à 200% et attendait la même chose de ses musiciens.

L'amour vache en musique donc. Est-ce que ça marche ? Vaste question...

Leonard Bernstein développe des trésors de patience avec José Carreras mais son agacement transparaît : le ténor, fâché contre lui-même, chante... mais ne fait plus de musique.

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