Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 13 juin 2020
5 min

Tendez l'oreille ! "Fact-checking" de films musicaux n°2 : Tous les matins du monde (1991)

... ou "vérification des faits" en français. Ce deuxième épisode de vérification de la véracité historique des films musicaux est consacré à l'adaptation au cinéma du roman de Pascal Quignard "Tous les matins du monde" par Alain Corneau en 1991. Sainte-Colombe et Marin Marais à la loupe !

Tendez l'oreille ! "Fact-checking" de films musicaux n°2 : Tous les matins du monde (1991)
Gérard Depardieu, Jordi Savall, Marin Marais, Jean-Pierre Marielle, et la peinture "Le Dessert de gaufrettes" de Lubin Baugin, © Getty / Gamma-Rapho & Eric Fougère & Roberto Serra

A la recherche du vrai Monsieur de Sainte-Colombe

Cette édition de "fact-checking" de films musicaux s'intéresse à Tous les matins du monde (1991), roman et film de Pascal Quignard et Alain Corneau, qui n'ont pas de vocation documentaire. Il s'agit plutôt de confronter le bien réel et documenté Marin Marais (1656-1728), compositeur et gambiste, à Monsieur de Sainte-Colombe (ca. 16...-1700), bien réel lui aussi, mais tellement moins documenté qu'il a fallu rêver les lacunes de l'Histoire. 

Pascal Quignard profite de ces lacunes pour imaginer un essai sur la confrontation entre jansénisme et catholicisme, austérité et faste, vie privée et vie publique, musique profonde et musique de divertissement, Louis XIII et Louis XIV.

Au fond, presque tout le roman/film de Pascal Quignard provient de ce paragraphe, que l'on trouve dans l'entrée "Marin Marais" du Parnasse Français(1732) de Evrard Titon du Tillet, sorte de "Who's Who" des poètes et musiciens de l'époque.

Marin Marais sous la cabane de Sainte-Colombe
Marin Marais sous la cabane de Sainte-Colombe, © "Le Parnasse Français" - Evrard Titon du Tillet

Ce que nous savons de Monsieur de Sainte-Colombe 

Ce fact-checking ("vérification des faits") sera rapide, puisqu'il n'en existe pas beaucoup sur la relation entre Marin Marais et Monsieur de Sainte-Colombe son maître : il nous reste ses partitions, évidemment, et une maigre poignée de mentions dans les écrits de l'époque.

Quelques sources...

  • Sainte Colombe a été repéré en 1678 dans le public d'un opéra de Charpentier (Les Amours d'Acis et Galatée aujourd'hui perdu) : "Madame de Beauvais, Madame de Boucherat, Messieurs les Marquis de Sablé & de Biran, Mr Deniel, Monsieur de Sainte Colombe si celebre pour la Viole, & quantité d’autres qui entendent parfaitement toute la finesse du Chant ont esté des admirateurs de cet Opéra." (Mercure Galant de février 1678)
  • En 1687, Jean Rousseau dédie lui dédie son Traité de la Viole et y parle de lui.
  • Marin Marais publie un "Tombeau de M. de Ste Colombe" en 1701.
  • Evrard Titon du Tillet mentionne Sainte-Colombe dans son Parnasse Français dans l'entrée consacrée à Marin Marais.
  • Un manuscrit contenant 67 Piéces à deux violes esgales attribuées à Sainte-Colombe a été trouvé dans les papiers d'Alfred Cortot en 1966, puis publié par Heugel en 1973 (éd. P. Hooreman).
  • Plus récemment, deux autres manuscrits ont été authentifiés (dans les années 2000) : l'un à la National Scottish Library d'Edimbourg (apporté de France par Harie Maule, un musicien anglais vivant à Paris vers la fin du XVIIe siècle), l'autre à l'Abbaye de Saint-Philibert de Tournus.
  • Il a probablement eu au moins un fils (qui n'est pas montré dans le film). Il était musicien à Londres en 1718 et nous lui connaissons ce manuscrit : un Tombeau de Monsieur de Sainte-Colombe le Père.
  • Il était célébré par ses élèves : ‘Mais il n’est pas necessaire de chercher si loin l’éloge de la Violle, on peut jetter les yeux sur Monsieur de Sainte Colombe, qu’on peut nommer avec justice l’Orphée de nostre temps ; son merite & sa science l’ont fait assez connoistre, & s’il a fait quelques Eléves qui surpassent le commun, ils en ont l’obligation à sa bonté singuliere, & aux soins particuliers qu’il a pris de les enseigner.’ (Danoville, L’Art de toucher le dessus et le basse de violle, Paris, 1687).
  • Les éléments de sa biographie font encore l'objet de recherches. Cela est rendu difficile par l'existence d'autres Sainte-Colombe, dont un Jean de Sainte-Colombe fréquemment identifié (probablement à tort) aujourd'hui comme Monsieur de Sainte-Colombe.
L'article "Marin Marais" du 'Parnasse Français' de Titon du Tillet, source principale concernant Sainte-Colombe
L'article "Marin Marais" du 'Parnasse Français' de Titon du Tillet, source principale concernant Sainte-Colombe, © Getty

"Tous les matins du monde"

Pour sa fiction, Pascal Quignard utilise le peu de faits documentés sur Monsieur de Sainte-Colombe : 

  • Il avait (au moins) deux filles (et au moins un fils dont Quignard ne se servira pas).
  • Marin Marais (dont on connait un peu plus de choses biographiques) était bien son élève, et la scène du film qui le montre en train d'épier son ancien Maître sous la cabane est bien réelle et provient de ce paragraphe :
Marin Marais sous la cabane de Sainte-Colombe
Marin Marais sous la cabane de Sainte-Colombe, © "Le Parnasse Français" - Evrard Titon du Tillet
  • Et si la phrase "& comme il avoit quelque accès dans sa maison" voulait dire que Marin Marais pouvait s'introduire discrètement dans la demeure des Sainte-Colombe grâce à la complicité amoureuse d'une des deux filles ? A partir d'une phrase, Pascal Quignard imagine toute une romance.
Preuve de la liaison entre Marin Marais et une des filles de Sainte-Colombe ?
Preuve de la liaison entre Marin Marais et une des filles de Sainte-Colombe ?, © "Le Parnasse Français" - Evrard Titon du Tillet

La peinture de Lubin Baugin (1610-1663)

Pour rendre hommage à toutes les allusions par Quignard au peintre (réel) Lubin Baugin, Alain Corneau donne à la photographie de son film un constant aspect de peinture, multipliant les références à Baugin, mais aussi à Georges de La Tour, Evaristo Baschenis, Trophime Bigot, Rembrandt van Rijn, Philippe de Champaigne ou encore Johannes Vermeer.

Voici quelques arrêts sur image du film :

arrêts sur image de "Tous les matins du monde"
arrêts sur image de "Tous les matins du monde"

Et voici quelques peintures de Lubin Baugin : 

Peintures de Lubin Baugin
Peintures de Lubin Baugin

Et aujourd'hui ?

La fiction de Pascal Quignard est extrêmement convaincante et réaliste. Il utilise ce qu'on appelle un style "paratactique", c'est-à-dire une façon d'agencer les phrases sans liens grammaticaux entre elles, ce qui lui permet d'enfiler des faits, des idées et des traits de caractères qui semblent ne pas pouvoir avoir été inventés. Ainsi, puisque Quignard prend la voix de Marin Marais, qu'il utilise la voix de Gérard Depardieu, et qu'il parodie le style d'écriture de la fin du XVIIe siècle, il est facile de se laisser aller à croire tout ce qui est dit sur Sainte-Colombe.

Il y a quelque chose d'extrêmement touchant dans la vision de Sainte-Colombe, en larmes, dans l'obscurité de son cabinet en planches de mûrier, jouant de la viole de gambe devant le spectre de sa femme. 

Mais...

Lorsqu'il condamne Marin Marais avec cette terrible sentence "vous faites de la musique, monsieur, mais vous n'êtes pas musicien" et qu'il imagine un Sainte-Colombe janséniste et austère, contrarié par la vie musicale fastueuse de la cour de Louis XIV, Quignard parvient à convaincre, sans doute sans le vouloir, une génération d'auditeurs que la musique baroque se doit d'être quasi-silencieuse, jouée dans l'obscure clarté d'une bougie, en larmes, face au souvenir d'une personne défunte.

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