Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 6 juin 2020
5 min

Tendez l'oreille ! "Fact-checking" de films musicaux n°1 : Impromptu (1991)

... ou "vérification des faits" en français. Premier épisode de notre petite série de vérification de la véracité des films sur les grandes figures de la musique. Aujourd'hui : "Impromptu" (1991) sur la relation entre George Sand (Judy Davis) et Frédéric Chopin (Hugh Grant).

Tendez l'oreille ! "Fact-checking" de films musicaux n°1 : Impromptu (1991)
Hugh Grant dans le rôle de Frédéric Chopin ("Impromptu", 1991), © Getty / Michael Ochs Archives

Petite liste non exhaustive des "infos" et "intox" du film :

  • Les protagonistes (Eugène Delacroix, Frédéric Chopin, George Sand, Alfred de Musset, Marie d'Agoult, Franz Liszt) passent un séjour artistique à la campagne, à l'invitation de la duchesse d'Antan... qui n'existe pas, ce qui invalide à peu près tout le film (notamment la pièce de théâtre d'Alfred de Musset qui ridiculise les hôtes).
  • La pièce de théâtre fictive d'Alfred de Musset, relue par George Sand, n'est pas totalement sans fondation néanmoins : tout le XIXe siècle est fait de petites comédies qui se moquent des classes supérieures (voir Scribe, Courteline ou Labiche).
  • George Sand rencontre Frédéric Chopin lors de cette petite retraite chez la duchesse et le duc d'Antan dans le film (alors qu'en réalité, ils se rencontrent à l'Hôtel de France, la demeure de Marie d'Agoult et Franz Liszt à Paris, rue Lafitte).
  • Si l'action se passe en 1836, pourquoi entendons-nous Franz Liszt dans le salon jouer sa 4e étude d'exécution transcendante ("Mazeppa"), pourtant publiée en 1852 ? En réalité, il y travaille depuis 1826, il peut donc techniquement en livrer une ébauche au public de son salon.
  • Si l'action se passe en 1836, pourquoi entendons-nous Chopin jouer son prélude op. 28 n°15 ("Goutte d'eau"), pourtant composée en 1838 à Majorque ? Là, il s'agit, sinon d'une erreur, au moins d'une coquetterie de la part de l'équipe du film : cette scène permet de passer un moment d'après-midi pluvieux en compagnie de Chopin et de ses compagnons artistes, et surtout permet de présenter un peu mieux la duchesse, qui interrompt Chopin pour lui demander une musique plus ensoleillée. Son personnage est ainsi plus complet : la duchesse d'Antan est en demande de divertissement artistique profond, certes, mais elle refuse la tourmente de l'âme romantique.
  • Félicien Mallefille, le précepteur des enfants de George Sand, ex-amant et jaloux de tous, a réellement existé, et a réellement entretenu une liaison avec George Sand, mais il était écrivain, et certainement plus distingué que la brute méditerranéenne présente sur l'écran. (à lire : cette lettre de Félicien Mallefille à Frédéric Chopin concernant sa Ballade Polonaise).
  • Une scène du film est absolument réelle, à sa toute fin, lorsque Félicien Mallefille réalise que George Sand et Frédéric entretiennent une liaison. Elle met en scène de façon quasiment verbatim le témoignage de Paul Perret paru dans le Gaulois de 29 septembre 1885 : « George Sand avait quitté, pour Chopin, Félicien Mallefille qui, un jour, [armé d'un pistolet] se posta devant la porte de son harmonieux rival. Elle sort, il s’élance. Heureusement, une longue voiture de roulage arrive à fond de train, occupant toute la largeur de la rue et les sépare. Elle s’enfuit, rencontre plus loin un fiacre, s’y jette et fouette cocher. Que serait-il arrivé sans ce fiacre ? ».
  • La rivalité/amitié entre Marie d'Agoult et George Sand était réelle.
  • Dans le film, Frédéric Chopin balbutie auprès de Delacroix qu'il n'est que musicien et qu'il n'y connaît rien en peinture... quand en réalité Eugène Delacroix lui-même rapporte de longues et passionnantes discussions sur la peinture et la musique avec le compositeur. Un lien intéressant est d'ailleurs à faire entre la peinture de Delacroix et la musique de Frédéric Chopin, dans l'usage toujours ambigu des couleurs et des lignes (mais ça sera pour une autre chronique !).
  • La scène de quatre mains entre Frédéric Chopin et Franz Liszt, jouant la transcription d'une symphonie de Beethoven est fidèle : ils aimaient jouer ensemble, et la transcription de pièces symphoniques célèbres était un des exercices favoris des pianistes du XIXe siècle.
  • George Sand sous le piano de Frédéric Chopin : c'est presque vrai ! En réalité, c'est sous le piano ... de Franz Liszt qu'elle aimait s'allonger. « Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue. J’ai la fibre très forte et je ne trouve jamais les instruments assez puissants. Il est au reste le seul artiste du monde qui sache donner l’âme et la vie à un piano ». (George Sand à Marie d'Agoult, 10 juillet 1836).
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