Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 27 février 2021
5 min

Tendez l'oreille ! 6 fausses sonates de Haydn ? Comment savoir.

Régulièrement, des partitions inédites font surface et font l'objet d'une enquête musicologique pour en déterminer l'authenticité. Il faut souvent attendre des décennies pour s'apercevoir de la supercherie (l'Adagio d'Albinoni, l'Ave Maria de Caccini). En quoi consistent ces enquêtes ?

Tendez l'oreille ! 6 fausses sonates de Haydn ? Comment savoir.
Joseph Haydn, avec en haut à droite une fausse sonate, et en bas à droite une vraie sonate

Genèse d'une contrefaçon

L’action se passe à Londres, le 14 décembre 1993. Le musicologue H. C. Robbins Landon se tient devant un parterre de journalistes lors d’une conférence de presse et fait l’annonce suivante : on vient de découvrir, après 200 ans, 6 sonates pour clavier de Joseph Haydn. Une Allemande en aurait fait don à un professeur de musique, Winfried Michel, qui a ensuite transmis les photocopies à Eva et Paul Badura-Skoda, qui à leur tour les ont transmises à H.C. Landon. Cela fait les gros titres dans la presse internationale. On prévoit un concert-conférence à Harvard pour les donner en public, la BBC demande les droits pour la première radiodiffusion. Cette découverte est inespérée : elle correspond précisément à six sonates qui avaient disparu et dont nous connaissions quand même l’existence grâce à un véridique catalogue qui recense tous les débuts de sonates de Haydn. Là, toutes les premières mesures de ces sonates étaient bien celles écrites dans le catalogue. Et puis, tout à coup, tout s’arrête. 

Les musicologues n'y croient pas

On n’y croit plus. Deux semaines après cette conférence de presse, la communauté scientifique a tranché : ce sont des faux. Que s'est-il passé ? Les musicologues de l’Institut Joseph Haydn de Cologne se sont réunis et ont travaillé sur les photocopies. Quelques jours plus tard, le verdict est annoncé : 

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“il s’agit clairement d’une production moderne, au sein de laquelle beaucoup de styles d’écritures manuscrites ont été imités. Musicalement, il y a trop de fautes techniques, et d’étrangetés dans les constructions thématiques et dans la forme à grande échelle.”

Sur la partition

Les étrangetés s'accumulent : des traits obliques modernes, des points d'interrogation et certains passages clairement rédigés par une main du XXe siècle. Parmi les points décisifs : la similarité entre la graphie de ces sonates et celle des pièces baroques composées par Winfried Michel sous le nom de Giovanni Paolo Simonetti.

Musicalement

Musicalement, je vais vous montrer ce que les musicologues de Cologne veulent dire, en termes d’erreurs de grammaire musicale pour l’époque, c’est-à-dire 1770. 

En 1770, Haydn expérimente avec un clavier plus dramatique, avec plein de contrastes de nuances, des dissonances, ce qui déjà … rend un peu floue la notion d’erreur. Finalement, ce qui est perçu comme bizarre à l’oreille pourrait très bien en réalité être volontaire. Et c’est sur cela que compte Winfried Michel, le véritable compositeur. Haydn à cette époque était en pleine transition de style, et qui dit transition, dit expérimentation. Il y a quand même un passage qui vaut le coup d’oreille et qui a été signalé par les musicologues dans la fausse sonate en ré mineur. Pour affirmer le ré mineur, nous utilisons juste avant un accord de tension (un accord de dominante), et pour cela vous pouvez le faire (désolé pour le côté technique) soit avec un napolitain, soit avec une substitution tritonique, soit avec une dominante toute simple. Winfried Michel, lui, télescope un peu les trois attitudes, ce qui est plutôt propre au jazz au XXe siècle (analyse de Frederick Reece). Voici d'abord une version "corrigée" :

Version "corrigée" par le musicologue Frederick Reece
Version "corrigée" par le musicologue Frederick Reece

Voici ce qu'il y a réellement sur la partition.

Accord figurant réellement sur la contrefaçon
Accord figurant réellement sur la contrefaçon

Je ne dis pas qu'il s'agit d'une erreur, simplement que c’est extrêmement rare. C’est vrai que cela aurait pu passer pour une expérimentations de Haydn. Une seule petite bizarrerie comme celle-ci, oui pourquoi pas ? mais en voulant trop bien faire, en donnant trop dans le double bluff, Winfried Michel a fini par en truffer les partitions et c’est cela qui a mis la puce à l’oreille des musicologues. 

Et pourquoi pas ?

"Notre culture snob d’aujourd’hui fait que notre expérience esthétique dépend du fait de savoir avant l’écoute qu’une sonate est de Haydn”.

C’est Glenn Gould qui le dit, et c’est vrai : si nous n'avions pas dit avant écoute qu'il s'agissait d'un faux, nous en aurions certainement plus profité, alors que nous avons là 6 sonates qui par un professeur qui connait très bien le langage de Haydn et que nous pouvons écouter avec plaisir. Pour Glenn Gould, c’est la musique qui compte, pas d’où elle vient.

Et ... pour finir l’enquête : les musicologues ont fini par s’apercevoir que les sonates avaient été écrites… au stylo !

Les fausses sonates jouées par Paul Badura-Skoda

L'analyse de Frederick Reece (en anglais...)

H.C. Robbins Landon tenant les photocopies des manuscrits "redécouverts" - 14 décembre 1993
H.C. Robbins Landon tenant les photocopies des manuscrits "redécouverts" - 14 décembre 1993, © Denzil McNeelance - News UK & Ireland Limited
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