Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 26 juin 2021
5 min

Tendez l'oreille ! En 1850, Berlioz s'est fait passer pour un compositeur baroque

En 1850, Hector Berlioz compose une pièce pour orgue (puis chœur) et entend faire croire qu'il s'agit de la musique d'un certain Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris en 1679, retrouvée dans une armoire murée lors de travaux de restauration. Était-ce bien fait ?

Tendez l'oreille ! En 1850, Berlioz s'est fait passer pour un compositeur baroque
Hector Berlioz / L'escalier de la Sainte-Chapelle (gravure de 1700), © Getty / Print Collector

Nous commémorons aujourd’hui … une erreur de date. Nous sommes le 26 juin 2021, et je sais que nous avons l’habitude de fêter en ce jour l’anniversaire de Prosper Berlioz, le frère cadet du compositeur Hector Berlioz. Eh bien figurez-vous qu’il est né le 25 juin 1820, et non le 26 juin comme on peut le trouver un peu partout. Je voudrais donc consacrer ma chronique à une autre supercherie concernant Hector Berlioz, bien volontaire celle-ci.

“Les choristes s’éprirent d’une vive affection pour cette musique d’ancêtres. “Mais où avez-vous déterré cela ?” me dirent-ils. “On l’a trouvé dans une armoire murée, en faisant la récente restauration de la Sainte-Chapelle. C’était sur parchemin en vieille notation que j’ai eu beaucoup de peine à déchiffrer.” (Hector Berlioz, lettre du 15 mai 1852)

Hector Berlioz dans cette lettre parle d’un chœur : L’Adieu des Bergers à la Sainte Famille, composé dans un style “pastoral” en 1679 par Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris. Bon. Je vais vous le dire tout de suite : en réalité, il n’en est rien. Il s’agit d’un canular, conçu un peu par hasard par Berlioz un soir de 1850, sur un coin de table lors d’une partie de cartes, pour tester le public parisien. Vont-ils s’en apercevoir ? Eh bien non. L'œuvre est très bien reçue. “Ah bah c’est sûr que c’est pas Berlioz qui composerait un chef d'œuvre pareil.” Et ce qui m’intéresse vraiment dans tout ça, c’est : sachant que nous sommes au XIXe siècle, est-ce que c’est bien fait ? Est-ce que cela ressemble à s’y méprendre à du baroque de 1680 ? 

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Pour commencer, nous allons nous remettre dans l’oreille de la vraie musique baroque des années 1680, par un vrai maître de musique de Chapelle Royale, Michel-Richard de Lalande.

  • Extrait 1 : “Beati Quorum” de Michel-Richard de Lalande (Les Pages et les Chantres de Versailles, la Grande Ecurie ainsi que la chambre du Roy, dir. Oliver Schneebeli)

Un extrait du Beati Quorum de Michel-Richard Delalande de 1683, composé donc quatre ans seulement après 1679, la date supposée de L’adieu des bergers, la supercherie de Berlioz, que je vous propose d’écouter maintenant. Attention il ne s’agissait pas d’imiter Delalande en particulier : ce n’est pas le même texte, ni le même caractère, mais voyons quand même si c’est convaincant. 

L’adieu des Bergers de Berlioz, fausse musique baroque.

  • Extrait 2 : "L'Adieu des Bergers" d'Hector Berlioz (Orchestre de chambre de Radio-Strasbourg, Monseigneur Alphonse Hoch, Chorale de la cathédrale de Strasbourg)

Effectivement, cela ne fait pas très "baroque". J’ai fait l’expérience de la faire écouter aux collègues du Centre de Musique Baroque de Versailles. Ils sont catégoriques : il n’y a pas grand-chose de baroque là-dedans, à part peut-être le côté pastoral, avec la musette jouée en accompagnement, et une ligne mélodique simple, mais c’est quelque chose que nous allons plus entendre au XVIIIe qu’au XVIIe siècle. 

Est-ce que c’est parce qu’on ne savait pas à quoi ressemblait la musique baroque, à l’époque de Berlioz ? 

Non. Enfin, si, mais c'était rare. Il y avait dans la première partie du XIXe à Paris des concerts historiques, organisés par François-Joseph Fétis qui avait à cœur de ressusciter le répertoire ancien, en le mettant au goût du jour, avec des tempos et des orchestrations plus à la mode, en assumant l’infidélité. Je pensais m’arrêter là pour ma chronique : dire que ça n’a rien de baroque et puis voilà. Sauf que j’ai fait une expérience. J’ai réécouté du de Lalande par des interprètes de 1955. Tendez l’oreille.

  • Extrait 3 : Michel-Richard de Lalande : Te Deum. Chœur. "Sanctus Dominus" (Orchestre de chambre de Versailles, Gaston Roussel, Chœurs de la cathédrale de Versailles, 1955)

Vous voyez : interprété comme cela, même l’authentique maître de chapelle du XVIIe siècle Michel-Richard de Lalande…. ne fait pas très XVIIe français. 

Et c’est là où j’ai tout compris. Comment Berlioz a-t-il réussi à berner les Parisiens, alors même que les Parisiens n’étaient pas étrangers à la musique ancienne ? Mon hypothèse, c’est que son Adieu des Bergers ressemblait à la façon dont on interprétait la musique baroque au XIXe siècle. 

Et c’est ainsi que l’Adieu des Bergers, avec ses nuances, son tempo, ses liaisons, ses accents, nous offre une photographie très précise de la manière de jouer la musique baroque du temps de Berlioz.

Pour répondre à la question : est-ce que cela ressemble à du baroque de 1679 ? Je dirai : ça ressemble à la manière qu’on avait d’interpréter la musique baroque au XIXe siècle, c’est même une des seules façons de savoir comment on jouait le baroque à cette époque. Il s'agit d'un sain rappel que la musique ancienne n'a jamais vraiment disparu de la scène, et surtout qu'elle a été traitée comme de la musique "contemporaine" au XIXe siècle. Tout comme les pièces de Shakespeare ont été allègrement "mises au goût du jour" par les Romantiques, la musique ancienne a été orchestrée, harmonisée, orchestrée... créant ainsi un genre en soi !

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