Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 18 septembre 2021
5 min

Tendez l'oreille ! Pourquoi les choristes ADORENT la musique chorale nordique

Quand un chef annonce à ses choristes qu'il y aura du Morten Lauridsen, du Ola Gjeilo, du Jan Magne Førde, ou encore du Jan Sandström au programme des répétitions, il y a assez souvent un frisson d'excitation collective qui parcourt les sopranos, les altos, les ténors et les basses. Pourquoi donc ?

Tendez l'oreille ! Pourquoi les choristes ADORENT la musique chorale nordique
Comment fonctionne la musique chorale nordique ?, © Getty

Chronique affectueuse, de la part d'un chef de chœur

La musique chorale nordique : grande favorite des choristes de nos jours

La chronique d’aujourd’hui va sans doute parler à de nombreux choristes qui nous écoutent, et qui font leurs rentrées en ce moment. Pour vous expliquer comment j’ai eu l’idée de la chronique d’aujourd’hui : j’ai annoncé cette semaine à mes choristes le programme de cette année, qui comporte des œuvres de musique chorale nordique contemporaine, et la réaction a été unanime et enthousiaste. Exemple de musique chorale nordique d'aujourd'hui (ou presque).

Extrait 1 - O Nata Lux (Morten Lauridsen, 1997)

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De la musique composée comme un château de cartes

Que est le secret de cette sonorité ? Morten Lauridsen, comme beaucoup d’autres compositeurs nordiques des XXe et XXIe siècle, compose la musique comme on construit un château de cartes : une base saine et simple, sur laquelle on rajoute des éléments de tension… mais pas trop (!) pour que cela ne s’effondre pas. La base saine, c’est, pour résumer très brièvement : l’accord parfait, un accord de trois sons.

Extrait 2 - accord de ré majeur

Je vais maintenant ajouter une note à notre accord parfait : une note assez dissonante pour être intéressante, mais pas assez dissonante pour faire tomber notre accord, notre château de carte, par terre. Cette note, nous allons la placer entre la première et la deuxième note de notre accord, entre la fondamentale et la tierce.

Extrait 3 - accord de ré majeur, avec un mi entre le ré et le fa dièse

Ce qui est génial, c’est qu’en rajoutant cette note, notre accord de ré majeur GARDE son identité de ré majeur, il arrive à rester stable, il ne fait pas du ré majeur un accord de tension ou de passage, nous n'avons pas besoin de RESOUDRE cet accord par un autre accord. Et maintenant que nous avons le secret, nous pouvons composer notre musique nordique signée France Musique. Je vous joue un enchaînement tout simple d’accords, comme celui-ci :

Extrait 4 - enchaînement d'accords

Nous allons maintenant rajouter maintenant notre petite note, notre petite seconde entre la fondamentale et la tierce, dans chaque accord, cela va sonner tout de suite plus “intéressant”, mais pas assez dangereux pour mettre en danger notre rassurante tonalité de ré majeur.

Extrait 5 - enchaînement d'accords "à la" nordique

Ainsi, reprenons notre O Nata Lux de Morten Lauridsen : si nous lui enlevons la petite note en plus, ça donne ceci.

Extrait 6 - O Nata Lux simplifié

Par contre avec la petite note, cela donne ce que nous entendions tout à l’heure :

Extrait 7 - O Nata Lux original

Maurice Duruflé (1902-1986), père français de la musique nordique ?

Au XXe siècle (encore une fois en résumant), les compositeurs ont eu un défi intéressant à relever : reconnaître qu’il était temps que la musique trouve d’autres façons de se déployer, autrement qu'en ré majeur, autrement que dans les règles naturelles de la tonalité. Et certains compositeurs se sont dit “très bien, je vais aller chercher une musique qui sonne bien et qui n’est pas tonale, mais plutôt modale : la musique grégorienne.” La musique grégorienne n’est pas régie par des enchaînements d’accords, mais plutôt par de la polarité : nous allons d’un pôle à un autre. 

Il y a quelqu’un qui le comprend merveilleusement bien au XXe siècle, c’est le français Maurice Duruflé. Il a parfaitement compris que la musique grégorienne ne s’harmonise pas de façon tonale, comme chez Bach ou chez Mozart. Non. Il prend une mélodie grégorienne, il identifie le fait qu’elle rentre dans un accord de mi bémol. Et pendant toute la durée de la mélodie, il transforme son accord, le pétrit, joue avec, et lui ajoute de magnifiques dissonances. Ubi Caritas, de Maurice Duruflé, musique française, 40 ans avant la musique de Morten Lauridsen.

Extrait 8 - Ubi Caritas (Maurice Duruflé, 1960)

Nota bene

  • Il ne s'agit pas de résumer TOUTE la musique nordique, ici, et de la réduire à Morten Lauridsen.
  • Il ne s'agit pas de résumer Maurice Duruflé.
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