Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 13 février 2021
5 min

Tendez l'oreille ! Comment ne pas adapter un poème.

"Le Roi des Aulnes" ('Erlkönig'), poème de Goethe écrit en 1782, a été mis en musique une trentaine de fois. Si c'est la version de Franz Schubert que nous connaissons le plus, d'autres compositeurs semblent ne pas avoir autant profité de la puissance de ce texte. Exemple avec Václav Tomášek (1815).

Tendez l'oreille ! Comment ne pas adapter un poème.
"Elkönig" (c. 1887), © Julius von Klever

[ATTENTION] Le titre de cette chronique est bien plus cruel que son contenu !

1815 : Franz Schubert et Václav Jan Křtitel Tomášek

Il ne s'agit pas de juger la meilleure version. Il s'agit surtout de comparer les façons de mettre en musique un poème en 1815. 

  • Laisser le piano peindre un paysage sonore et instaurer un climat émotionnel (Schubert)
  • laisser le discours musical le plus neutre possible (Tomášek)

En pleine nuit, un père chevauche à toute allure à travers la forêt, portant son enfant mourant que le Roi des Aulnes appelle de sa séduction fantomatique. 

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Franz Schubert met en musique ce poème 33 ans plus tard, en 1815. C’est sans doute l’adaptation musicale la plus connue de ce poème, mais il en existe une trentaine à peu près. Chez Schubert, le sujet dicte le ton : on entend la chevauchée, on entend les 4 personnes : le narrateur, le fils, le père et le Roi des Aulnes. Aucune note n’est inutile : elles soulignent et complètent toutes le texte. 

Et je me pose la question aujourd’hui : comment NE PAS adapter ce poème ?

La même année que Schubert, en 1815, Václav Jan Křtitel Tomášek, surnommé le Pape de la musique à Prague, propose sa version de cette chevauchée fantastique et mortelle. Si vous entendez l’urgence et l’angoisse chez Schubert, voilà ce que ça donne chez Tomášek. (extrait musical dans la chronique)

Donc ... Schubert a raison de coller plus au texte, de vraiment décrire le son du cheval... et Tomášek a tort ? 

Il n’y a pas vraiment de “raison” ou de “tort” en musique ou en art (à part sans doute sur certains points techniques d'écriture, par exemple). Mais ce que fait Tomášek, c’est qu’il obéit à l’auteur du poème, Goethe, qui dit : “la chose à faire, c’est de placer l’auditeur dans l’humeur que le poème suggère, de laisser l’imagination faire. Peindre chaque mot par un son, en imitant, tempêtant, explosant, grondant, tout cela est détestable.” Goethe préfère la ballade : que ses poèmes soient traités comme des chansons. Il préfère que le compositeur ne mette pas tout en musique mot à mot, mais plutôt comme s’il s’agissait d’un récitant qui déclame les vers au gré d’une forme “refrain-couplet-refrain”. 

Prenez ce passage dans le poème : le fils dit : “Ne vois-tu pas, père, le roi des aulnes ?” le père répond : “Mon fils, c’est un banc de brouillard.” et le roi des Aulnes dit “Toi, cher enfant viens, viens avec moi !”. Trois émotions et personnages très différents. Chez Tomášek, c’est à peu près le même ton tout du long. On entend quand même un peu la séduction quand le Roi des Aulnes vient séduire l’enfant. Prenons maintenant les mêmes mots, mis en musique par Schubert la même année : vous entendez cette fois distinctement les trois personnages

“La chose à faire c’est de placer l’auditeur dans l’humeur que le poème suggère.” (Goethe, 1820)

Oui, mais si Goethe n’aime pas les représentations musicales trop tapageuses de ses propres poèmes, Tomášek a trouvé une bonne façon d'adapter le poème, non ? 

Oui mais justement... d'une certaine façon, adapter : c’est désobéir. Ce n’est pas simplement mettre les mots en musique, c’est créer une nouvelle oeuvre, purement musicale… surtout qu’en Allemagne à ce moment-là : on compte justement sur les croches, les doubles croches et les fa dièse pour compléter ce que les mots peuvent provoquer chez l’auditeur : le sentiment de calme après la tempête chez Beethoven, l’angoisse dans la forêt hantée chez Goethe, etc. Il faut rappeler que nous sommes à une époque où les spectateurs étaient beaucoup plus enclins à ressentir de l’effroi face au surnaturel quand on le mettait en scène. 

Schubert l’a compris en composant de la musique galopante et angoissante. 

Tomášek a cru bien faire en obéissant à Goethe, en remplaçant le galop du cheval par la harpe du troubadour, mais c'est au détriment de l'émotion ressentie. Hors, le contexte musical (Allemagne, début XIXe) demande à mettre tout en oeuvre musicalement pour provoquer l'émotion chez l'auditeur. 

En réalité, cette image de Goethe n’aimant pas la musique trop visuelle est périmée… et c’est là le coup de théâtre de cette chronique (parce que les critiques du XIXe siècle ne le savaient pas) : on a appris que 15 ans plus tard, en 1830, Goethe, qui n’avait jusque-là pas vraiment apprécié la version de Schubert, a assisté à un récital de son Erlkönig et a dit à la chanteuse Wilhelmine Schröder-Devrient : “Mille merci pour cette interprétation. J’avais déjà entendu ce lied mais je n’avais pas du tout aimé. Mais là, chanté comme ça, on peut vraiment voir la scène. Schubert a excellemment bien représenté le galop du cheval.” 

Il y a finalement TOUT le XIXe siècle dans ce que Goethe disait plus haut : “La chose à faire c’est de placer l’auditeur dans l’humeur que le poème suggère.”

"Erlkönig", Johann Wolfgang von Goethe, 1782

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
C'est un père et son enfant;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Il serre bien le garçon dans ses bras,
Er [faßt ihn sicher, er hält ihn warm.
Il le tient en sécurité, il lui tient chaud.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? -
Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage avec tant de peur ?
Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?
Ne vois-tu pas, père, le roi des aulnes?
Den Erlenkönig mit Kron' und Schweif?
Le roi des aulnes avec sa couronne et sa traîne?
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -
Mon fils, c'est un banc de brouillard.
 

»Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Toi, cher enfant, viens, viens avec moi!
Gar schöne Spiele spiel' ich mit dir;
Je jouerai avec toi de bien beaux jeux;
Manch' bunte Blumen sind an dem Strand;
Sur la grève il y a maintes fleurs multicolores
Meine Mutter hat manch' gülden Gewand.«
Ma mère a de nombreuses robes dorées. 

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
- Mon père, mon père, n'entends-tu pas,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Ce que le roi des aulnes tout bas me promet?"
Sey ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
- Sois tranquille, reste calme, mon enfant:
In dürren Blättern säuselt der Wind. -  
Le vent murmure dans les feuilles mortes. 

»Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Bel enfant, veux-tu venir avec moi?
Meine Töchter sollen dich warten schön;
Mes filles doivent déjà t'attendre;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
La nuit mes filles conduisent la ronde
Und wiegen und tanzen und singen dich ein.«  
Elles te berceront et danseront et chanteront. 

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
- Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Les filles du roi des aulnes en ce sombre lieu.
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh' es genau;
- Mon fils, mon fils, je le vois bien:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -  
Ce sont les vieux saules, si gris.

»Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
- Je t'aime, ta belle tournure m'attire;
Und bist du nicht willig, so brauch' ich Gewalt.« -
Et si tu n'est pas consentant, j'emploierai la force".
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
- Mon père, mon père, à présent il m'attrape!
Erlkönig hat mir ein Leids gethan! -
Le roi des aulnes m'a fait mal!« 

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Cela épouvante le père, il va au grand galop,
Er hält in Armen das ächzende Kind,
Il tient en ses bras l'enfant qui gémit,
Erreicht den Hof mit Müheund Noth;
Il arrive dans la cour avec peine et misère:
In seinen Armen das Kind war todt.
L'enfant dans ses bras était mort.

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