Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 6 février 2021
5 min

Tendez l'oreille ! Comment comprendre les dialogues de Mozart

Wagner parle "d'opéra des opéras" en parlant de 'Don Giovanni'. Est-ce parce que Mozart y montre une science du dialogue hors du commun ? Mozart utilise la musique pour donner à chaque mot un sens souvent caché, profond, qui dépasse le premier degré. Anatomie d'une scène : "Del padre in periglio".

Tendez l'oreille ! Comment comprendre les dialogues de Mozart
Mozart et les dialogues (facsimile de l'acte I, scène 4, de 'Cosi fan Tutte')

Pourquoi Mozart refuse-t-il à Donna Anna de déplorer la mort de son père le Commandeur ?

Nous sommes aujourd'hui le 6 février 2021, nous célébrons, comme toujours, un anniversaire hors des sentiers battus. Cette semaine, c’est la sortie en salle du film On a volé la cuisse de Jupiter le 6 février 1980, il y a 41 ans : film de Philippe de Broca avec Annie Girardot et Philippe Noiret. 

Et dialogues de Michel Audiard. 

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Et si nous précisons que les dialogues sont de Michel Audiard c’est parce qu’il est sans doute l'un des derniers dialoguistes à être connu et vraiment aimé du très grand public. C’est lui qui a apporté cette spiritualité et son âme au cinéma français des années 1950, situé à l’exact croisement entre Oscar Wilde et un verre de “y a pas que d’la pomme”... 

Et c’est de ça dont il est question aujourd’hui : le dialogue. Il y a une oeuvre qui manie très intelligemment le dialogue et établit un brillant contrepoint aux mots de Lorenzo Da Ponte, c’est le Don Giovanni de Mozart. 

Nous sommes en 1787. Après toute une liste d’opéras sur des sujets grandiloquents et historiques, on propose enfin à Mozart un sujet de tous les jours, qui traite de politique, de société, de vie quotidienne et contemporaine avec Les Noces de Figaro. Et l’année suivante, le même librettiste, Lorenzo Da Ponte lui offre le texte de Don Giovanni. Là, Mozart ajuste son microscope : après avoir examiné la société dans les Noces de Figaro, Mozart examine les hommes qui composent la société. Il pose une question psychologique et complexe : que se passe-t-il dans le cerveau d’un homme cynique et immoral ? Ressent-il de la culpabilité ? 

Et c’est la question que nous posons : comment composer une musique psychologique ?

Tout se joue dans les premières minutes de Don Giovanni. 

Le serviteur de Don Giovanni, Leporello, résume la situation : “Bravo ! Deux exploits distingués ! Forcer la fille, et assassiner le père.” Un peu plus loin : Donna Anna, la fille en question, découvre avec son fiancé Don Ottavio le cadavre de son père. 

Lorsque Donna Anna dit : “Mais quel est, ô Dieux, ce funeste spectacle qui s’offre à mes yeux ! Père, mon père ! Mon cher père !” : cela appelle quelque chose, au moment où la musique se réchauffe. On sent venir une belle mélodie, un moment touchant, on sent l’orchestre qui se prépare à être lyrique. On peut s’attendre à une aria de Donna Anna sur son père : un hommage funèbre chanté et émouvant. Mais non, elle est interrompue par Don Ottavio. Que se passerait-il si elle n’était pas interrompue par Don Ottavio ? On a la réponse un peu plus tard : elle redit “Père, cher père, père aimé” mais s’évanouit. 

Mozart refuse l’aria de Donna Anna sur son père.

Ces trois petits points où l'aria se situerait...
Ces trois petits points où l'aria se situerait...

Pourquoi Mozart refuse-t-il, volontairement ou involontairement, à Donna Anna de déplorer la mort de son père ? Cela nous permet à nous les spectateurs de comprendre que son père, le Commandeur, reviendra. Pas vivant. Mais il réapparaîtra quand même. En un signal discret de l’orchestre en dessous des mots “cher père”, en une aria avortée, Mozart nous dévoile la suite.

Dans Don Giovanni, Mozart explore tout un monde situé entre les traditionnels récitatifs et les arias. Dans ses scènes, il floute en permanence l’archaïque frontière entre le chant plein de d’action, et le chant plein d’introspection : ce qui donne une musique qui ne s’arrête jamais et qui fonctionne comme un océan de sentiments. Suivez bien la succession d’émotions à la fin de cette scène de l'acte I : on y entend dans un flot ininterrompu la colère, l’amour du fiancé, la consolation, la demande de pardon, l’amour, la douleur de la perte, le remplacement du père, la vengeance… en une minute.

Tout le XIXe siècle contenu en germe dans cet opéra

Il y a toujours deux niveaux dans un opéra. Il y a le texte, et il y a ce que la musique fait dire au texte. Un opéra, ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas un texte déclamé avec des hauteurs de notes. C’est tout un réseau passionnant et complexe de signaux musicaux qui déplient un texte en trois dimensions et en temps réel. En un accord placé sous un mot, on comprend tout ce qu’il y a à comprendre d’un personnage, de son état d’esprit, de son caractère, de son vécu, etc. Et ça Mozart est un de ceux qui l’exploite le mieux, dans Don Giovanni... qui va finalement enfanter Wagner. Dans les dialogues de cette toute première scène, on a déjà tout l’opéra du XIXe et du XXe siècle. Oui, nous avons toujours cette vision du petit Mozart génial qui compose très vite des choses très jolies, mais cela nous fait oublier quelquefois qu’il y a chez lui en permanence une vraie profondeur dans son analyse de texte.

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