Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 5 juin 2021
5 min

Tendez l'oreille ! Ce qui va et ne va pas avec le terme "folklorique"

Quelques éléments de réponses pour naviguer plus précisément dans le labyrinthe des termes "musique du monde", "musique traditionnelle", "musique folklorique", etc. En compagnie de François Picard, professeur d'ethnomusicologie analytique à l'Université Paris Sorbonne.

Tendez l'oreille ! Ce qui va et ne va pas avec le terme "folklorique"
1916 - Frances Densmore enregistre Mountain Chief, chef Blackfoot, pour le Bureau of American Ethnology

Aujourd'hui, nous passons du temps avec le mot "folklorique". J’ai donc contacté mon ancien professeur d’ethnomusicologie à la Sorbonne, François Picard (que je remercie avec énormément de gratitude et d'humilité), et je lui ai posé une première question : 

Quand est-ce que tout a commencé ?

François Picard : c'est une invention qui date de la période entre 1750 et 1850, en Allemagne, avec Beethoven voyageant dans les îles lointaines d'Ecosse pour recueillir des musiques venues du sol. En même temps qu'il y a eu des musiques "internationales" (la musique classique), il y a eu des musique nationales : la musique anglaise, la musique norvégienne, ou la musique grecque sont des musiques "nationales", au mieux, et éventuellement folkloriques.

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Extrait musical : Sir Johnie Cope - Ludwig van Beethoven (interpr. Les Ambassadeurs)

Tout commence donc avec la différence que l’on fait entre musique classique et musique nationale au XIXe siècle, une musique nationale revue et corrigée, si je puis dire, d’inspiration authentique. Et puis nous arrivons au XXe siècle, et là le débat s’affine un peu 

François Picard : C'est dans les années 1960 et 1970, grâce à l'internationalisation par la variété et les médias du folk américain, qu'il y a eu cette réaction positive del'enracinementde la musique traditionnelle. En France et dans d'autres pays, il y a eu ce même réflexe qu'aux Etats-Unis de chercher LA musique du pays et de l'enraciner dans la tradition, mais nous ne pouvions pas l'appeler "folklorique" parce que ce n'était pas produit pas des groupes folkloriques, c'est-à-dire des musiciens natifs en costume authentique. 

Voilà, nous avons repris la méthodologie américaine dans l’invention du traditionnel. C’est à ce moment que nous avons commencé à parler de “folk”, puis de “trad” dans les années 80 avant de parler prudemment de “musique du monde” pour enrober un peu le tout. 

Faisons donc bien la différence entre d’un côté la musique traditionnelle (qui autorise une part de retravail, d’interprétation, de liberté, de mélange, d’atmosphère ; un normand par exemple peut tout à fait jouer de la musique traditionnelle bretonne, avec cette étiquette justement de musique "traditionnelle"), et de l’autre côté la musique folklorique

Comment savoir, alors, si on parle de musique folklorique ? 

La chose la plus simple à faire, c’est de laisser la parole aux personnes concernées.

François Picard : Dans le folklore, ils en parlent et sont légitimes pour en parler. Mais eux vont débattre selon leurs propres critères ; et en débattant des critères de "ceci est folklorique, ceci ne l'est pas", on en arrive à : "ceci est vraiment limousin, ou vraiment du Berry, ou de la Chine du sud, ou vraiment des quartiers ouest de Shanghai." Après, ils peuvent appeler cela "folklore" ou "musique traditionnelle" : cela dépend s'ils parlent entre eux ou à d'autres, ou à des Parisiens, ou à France Musique, etc. Mais en tout cas, le mouvement folklorique tient à ce que les connaisseurs débattent de l'authenticité et des normes. 

Nous, ethnomusicologues, sommes entraînés à nous tenir à distance : ne pas intervenir, ne pas dire "ceci est authentique, ceci ne l'est pas", mais décrire comment les gens le vivent.

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Si nous voulons parler de "musique folklorique", il faut donc être absolument certain qu’il s’agisse d’une musique authentique selon les critères des tenants de cette culture (costumes, vrais musiciens natifs, ou filiation de génération en génération, sans interruption, ou sans pollution par le monde extérieur, etc.). 

C’est vrai que cela demande un effort d’humilité de notre part, mais c’est un bel effort, qui oblige à se plonger dans une autre dimension, dans une autre culture, d’enlever nos propres habits locaux pour adopter le tempo et les habitudes de l’autre, et laisser à l'autre assez de silence pour qu'il puisse nous aider à déterminer ce qu’est la musique que nous entendons. Cela évite certaines aberrations, qui seraient du même ordre, par exemple, que de voir du Edith Piaf ou du Georges Brassens dans une caisse “musique folklorique française” chez un discothécaire en Chine. 

Et si nous avons le moindre doute ?

François Picard : Plutôt que "musique folklorique", souvent l'appellation "musique traditionnelle" marche bien.

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